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Malgré un titre un peu austère - Derrière les murs : surveiller, punir, réinsérer ? - Charline Olivier signe un deuxième ouvrage plein d'humanité. Après ses premiers portraits d'usager-ère-s d'un service social d'aide à l'enfance d'un quartier rennais, l'assistante sociale nous livre une nouvelle série de rencontres, celles qu'elle a faites au centre pénitencier de Rennes-Vezin durant deux années de travail social dans l'équipe du SPIP (service pénitentiaire d'insertion et de probation).

Des récits vivants, qu'elle retranscrit le week-end, une fois sa semaine de travail terminée, un œil sur ses enfants qui jouent à côté. « Dans mon cerveau, il y a comme un magnéto – dit-elle – il y a des entretiens où le bouton rouge s'allume et je sais que celui-là, je vais l'écrire... »

Pour ce nouveau livre, Charline a trouvé un « vrai » éditeur qui l'a « poussée à faire mieux ». Une contrainte qu'elle a aimée ; « ils n'ont rien enlevé à ce que j'écrivais – s'amuse-t-elle – mais ils m'ont toujours demandé plus. Les collègues qui le lisent reconnaissent des situations. Tout est réaliste ; pour moi, romancer n'aurait eu aucun sens ».

 

 « La prison est un lieu clos. Tous ceux qui y vivent sont enfermés y compris ceux qui s'en vont le soir vers leur vie de famille. » écrit Christiane Taubira. Citation que Charline Olivier a choisi comme exergue pour son livre.

Plongée dans l'univers anxiogène de la prison et de ses portes fermées à triple tour entre extraits du livre de Charline et interview.

Devenir la voix des détenus

Charline écrit : « Ce père [un détenu – ndlr] m'a déchiré le cœur alors que je voudrais tant qu'il en soit autrement. C'est tellement plus facile et fédérateur de le haïr. Auprès de qui vais-je pouvoir assumer que j'ai envie de l'aider à moins souffrir ? »

« J'ai envie d'être la voix des détenus... en tout cas de ceux qui me l'ont demandé. Mais pas en opposition avec les autres - dit Charline - Maintenant que je travaille avec des gens qui sont sortis de prison [dans une association – ndlr] je retrouve plein de gens que j'ai connus là-bas mais on est dégagés du lieu.On peut nouer quelque chose parce qu'on est dehors, loin du regard, de la surveillance. Je n'avais aucune raison de vouloir me tenir à carreau, mais n'empêche qu'on sent le poids de la surveillance, l'œil des caméras en permanence. » - « J'ai écrit ce livre parce que j'ai aussi envie de donner matière à réflexion aux gens qui pensent que si tu as fait un truc dégueulasse, tu es et tu resteras dégueulasse et qu'on n'a pas besoin de toi dans la société »

Travailler dans un environnement anxiogène

Charline écrit : « J'évolue dans une immense boite où toutes les issues sont closes. L'accès au ciel est lui-même barré par des filins métalliques qui s'entrecroisent » - « Je ne cesse de me débattre avec mon mal être dans ce lieu hostile où j'ai l'impression que je ne trouverai jamais ma place ». - « Aussi irréel que ce soit, la notion de privation de liberté semble m'entraver alors que je suis libre de sortir tous les soirs par la grande porte. Je me sens oppressée (...) et sans que je m'en aperçoive, je réduis toute communication à la maison ».

livre« C'est très difficile à vivre... au niveau du bruit, de la tension permanente. Il n'y a pas une minute dans la journée où l'on peut oublier où on est. On ne peut pas s'évader, même dans sa tête ! - raconte Charline - C'est épuisant psychiquement ; il y a un rapport de force permanent entre les détenus, entre les détenus et les surveillants, entre les surveillants, entre les surveillants et le SPIP, entre la psychiatrie et le SPIP... C'est le lieu qui produit ça ! Tout le monde se retranche et moi, je ne voulais pas me retrancher ; je revendiquais de pouvoir être en lien avec tout le monde. D'ailleurs, j'avais une place privilégiée auprès des détenus (...) parce qu'en même temps, c'est presque addictif. Tu ne peux pas partir, tu ne peux pas les lâcher... Ça a duré deux ans ; c'est long et c'est court ! C'est très perturbant émotionnellement. J'avais le sentiment que si je ne m'extrayais pas de cet univers assez rapidement, je n'allais plus pouvoir partir ! »

Etre une femme dans une prison d'hommes

Charline écrit : « Je décèle bien dans les yeux de certains détenus des pensées peu catholiques à mon égard, mais pas plus pas moins que si je stationnais dix minutes devant un chantier en ville. Ou en bas d'un bâtiment avec certains surveillants. » - « Parfois [le surveillant] n'appuie pas sur le bouton pour m'ouvrir la porte me laissant au milieu d'un troupeau de trente mâles survoltés après deux heures de sport... » - « Un des surveillants m'interpelle :" tu y crois à ton boulot ici ? Tu crois vraiment que ça sert à quelque chose ce que tu fais ici ?" Les autres éclatent de rire. Dans le lot, il y en a un avec lequel mes relations étaient bonnes jusque-là ... »

« Il y a beaucoup de femmes en prison, mais les psychologues ou les secrétaires restent dans leurs services. - explique Charline - Nous, les conseillères en probation ou les assistantes sociales, on va dans les bâtiments de détention. On est vraiment sous l'œil de tout le monde et c'est un peu pesant de se sentir observée en permanence. Depuis que je suis sortie je me rends compte que je m'étais créé un uniforme, des fringues qui me camouflaient que je ne porte plus maintenant. Personne ne me le demandait, j'ai fait ça instinctivement... même si en fait je n'ai jamais eu de problèmes avec des détenus. Ils pouvaient dire des choses de moi, certainement, mais ils avaient suffisamment d'intelligence et de classe pour ne pas le faire devant moi ! »

Travailler en équipe... ou pas

Charline écrit : « Nous partageons la même machine à café, mais pas les mêmes objectifs : le personnel pénitentiaire est là pour surveiller les détenus et mettre en œuvre les peines d'emprisonnement prononcées par la justice ; le SPIP est compétent pour accompagner dans et hors les murs. Schématiquement, l'administration pénitentiaire surveille les coins et recoins de l'intérieur de la prison, alors que le SPIP lorgne en permanence (avec les détenus) au-delà des murs. Ces deux visions pourraient être complémentaires ; pourtant au quotidien, elles sont plutôt dichotomiques ».

« Punir, c'est normal. Surveiller, c'est bien. Mais les deux ne suffisent plus ! D'ailleurs il y a des surveillants qui voudraient être tellement plus, mais pour l'instant ce n'est pas possible et ceux-là ne restent pas longtemps. - estime Charline quelques semaines après le mouvement de revendication des personnels surveillants de prison - Quand les différents gouvernements comprendront qu'il faut former à l'écoute, à la compréhension, les surveillants pourront faire un travail formidable. Je pense qu'il faut vraiment revoir leur formation... et leurs motivations aussi. D'autres pays nous montrent l'exemple comme l'Espagne notamment. Il y a des pays où on incarcère moins, ça coûte moins cher et ça fonctionne mieux ! La société évolue et nos prisons sont les mêmes depuis plus de trente ans ! »

Poursuivre une carrière après la case prison

Charline écrit : « Il y a une chose dont je suis sûre depuis que je passe les murs. Rien ne sera jamais plus comme avant » - « Jusqu'ici professionnellement, je n'ai jamais vraiment accepté de ne rien pouvoir faire. J'ai cherché, réfléchi, tenté. Je me suis acharnée parfois, ramassée souvent. » - « Je quitte le bâtiment de détention, passe rapidement au bureau déposer mon bloc-notes, en esquivant mes collègues, et je file me réfugier dans ma voiture. Je ne démarre pas tout de suite ; j'aimerais pleurer pour me libérer de cet étau émotionnel (...) Mon salut viendra durant une séance de self-défense deux heures plus tard où je cognerai dans une patte d'ours jusqu'à me faire mal à la main ».

« Ce que j'ai appris sur mon métier c'est qu'il est en pleine mutation – confie Charline - Ça me fait beaucoup réfléchir parce que je suis aussi formatrice. Aujourd'hui je dis aux étudiant-e-s : ce métier, ce n'est pas d'être la poubelle à tout ce qui va mal. On n'est pas là pour tout entendre, par contre, on est là pour essayer de trouver avec les gens des solutions qu'ils vont pouvoir eux-mêmes mettre en œuvre. Il faut qu'il y ait un minimum de partage et d'échange sinon ça ne sert à rien ; on ne peut pas vouloir aller au pied de biche changer les gens. C'est vrai aussi avec les détenus ; il y en a peut-être très peu avec lesquels on va pouvoir faire un super boulot mais avec ceux-là il faut mettre le paquet ! Cette expérience m'a beaucoup changée ; ça m'a rendue encore plus humble. Je n'ai plus envie de faire le métier d'aide que j'ai appris ; j'ai envie d'être dans la rencontre, je n'irai plus travailler dans des services où ce n'est pas ça qu'on me demande. Aujourd'hui, je peux prendre le temps que je veux pour faire ce que j'ai à faire avec les gens et c'est beau. C'est tellement énorme de prendre le temps de se saluer, de construire quelque chose ensemble... C'est ça, aujourd'hui je cherche le beau ! »

Propos recueillis par Geneviève ROY

Pour aller plus loin :
Lire Derrière les murs : surveiller, punir, réinsérer ? de Charline Olivier – éditions érés (2017)

Retrouver Charline Olivier sur Radio Laser

Lire aussi : le portrait de Charline Olivier publié en décembre 2016

NB – La citation de Christiane Taubira est extraite de sa préface de « Murs... murs » de Tignous éditions Glénat.

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