«Mes yeux fondirent dans ma bouche, Je pris la nuit comme un bateau la mer »*.
C'est de cette manière qu'Angèle Vannier, dans un de ses poèmes, évoque la cécité qui la frappe alors qu'elle n'a pas vingt trois ans.

Elle nait le 12 août 1917 à Saint-Servan, commune d'Ille et Vilaine aujourd'hui rattachée à Saint-Malo.
Au printemps 1918, à huit mois, elle est confiée à sa grand-mère qui vit dans une grande maison à Bazouges-la-Pérouse, petit village situé à l'orée de la forêt de Villecartier à une vingtaine de kilomètres du Mont-Saint-Michel. La petite enfance d'Angèle est bercée par les récits des légendes de Viviane et de Merlin que lui raconte Amélie la servante de la maison.

angelevannierdessinPlus tard, alors qu'elle est retournée vivre avec ses parents à Rennes, elle passe ses vacances d'été chez son amie Anne en Forêt de Brocéliande. Les deux amies se plaisent sans doute à des escapades autour du Lac aux Fées, de l'Arbre aux Ecus, de l'Hostié de Viviane ou encore du Val sans Retour où peut-être croient-elles apercevoir les silhouettes furtives de Lancelot, d'Arthur ou de Morgane...

On peut imaginer que ces jeux ajoutés aux histoires et légendes narrées par Amélie durant sa petite enfance éveillent chez Angèle un imaginaire celtique qu'elle libérera dans certaines de ses œuvres.
Elle entreprend des études en pharmacie. Puis un jour, à table, elle déclare : « Je deviens aveugle ». Autour d'elle personne ne prend trop au sérieux cette sortie mise sur le compte du caractère fantasque de la jeune femme.
Mais en 1939 elle développe un glaucome qui lui ôte la vue. Elle a vingt-deux ans. Abattue, elle quitte Rennes pour revenir à Bazouges.

Toute une année durant, dans cette maison de son enfance, Angèle va peu à peu apprivoiser son nouvel état. A pied ou en tandem elle parcourt cette campagne et ces bois qu'elle ne peut plus voir mais qu'elle appréhende encore plus follement à travers ses autres sens.

Rebelle, elle défie son handicap en refusant d'apprendre le braille ou de porter la canne blanche. Elle compose des poèmes qu'elle dicte uniquement lorsqu'ils sont achevés.

La jeune femme envoie ses écrits au « Goéland » un journal crée par Théophile Briant. Ce poète breton, bien que né à Douai, a passé son enfance à Fougères. Monté à Paris il y ouvre une galerie d'art et se lie d'amitié avec Colette, Max Jacob, Jehan Rictus, Céline...

De retour en Bretagne, Théo ainsi que le nomme ses amis, s'installe à Paramé où il crée son journal. Il publie les poèmes d'Angèle, l'encourage et préface en 1946 le premier recueil de la poétesse « Les Songes de la Lumière et de la Brume ».

De retour à Rennes Angèle Vannier participe avec Per Jakez Hélias – l'auteur du « Cheval d'Orgueil » - à des émissions sur Radio Rennes.

Mariée, elle part vivre à Paris où elle fréquente la Brasserie Lipp et rencontre, entre autres, des romancières comme Germaine Beaumont, des poètes et des écrivains comme Charles Le Quintrec, Luc Bérimont, Maurice Fombeure et surtout Paul Eluard qui la reconnaît comme une grande poète. Elle devient la muse des Surréalistes.
En 1950 Eluard préface un de ses recueils de poésie : « L'arbre à feu » en écrivant : « Le soleil et l'azur, les fleurs, les fruits, les blés, le visage des hommes, leur rêve et leur effort, leur amour et leur peine, la lente convulsion des mers et la rouille des continents, Angèle Vannier, aveugle, préserve tout de l'ombre. Merveilleusement. »

imagesLa même année elle écrit « Le Chevalier de Paris ». Son amie Edith Piaf veut en faire une chanson. Le texte est mis en musique par Philippe Gérard, compositeur prolifique et célèbre qui mettra en musique de nombreux auteurs à l'époque. Avec cette chanson Piaf remporte le premier prix de la chanson française.

Et « Le Chevalier de Paris » devient un succès international repris par Yves Montand, Catherine Sauvage, mais aussi, en anglais, par Frank Sinatra, Bing Crosby, Nat King Cole... (« When The World Was Young ») et en allemand par Marlène Dietrich (« Wenn Die Welt War Jung »)

En 1971 elle reçoit le Prix de Poésie de l'Académie Française. En 1973, après son divorce, elle revient à Bazouges. Elle crée avec le harpiste Myrdhin (Harpe Celte) « La Vie tout entière » spectacle qui sera joué à travers toute l'Europe.

Angèle Vannier multiplie les conférences, les récitals de poésie, les émissions de radio et de télévision où elle dit ses textes s'inscrivant ainsi dans la plus pure tradition celte des conteurs.
De 1976 à 1980 elle est chargée de mission par le Ministère de l'Education Nationale afin de sensibiliser, à travers de nombreux récitals, les collégiens et lycéens à la poésie.

Angèle Vannier décède le 2 décembre 1980 à Bazouges-la-Pérouse. Elle avait 63 ans. Le 2 juin 1986 la Ville de Rennes baptise du nom de la poète bretonne une rue du quartier du Landry qui débouche sur l'avenue de Cork

Philippe KLEIN

*- Le Sang des nuits - Angèle Vannier - édition Seghers 1966

Sources : francopolis.net : «Qui est Angèle Vannier ?» Nicole Laurent - wikipoemes.com : Angèle Vannier - lavoixestlibre.fr - wikipedia.org - wiki-rennes.fr

Retrouvez Anjéla Duval, Marion du Faouet et toutes les autres femmes de notre rubrique Histoire(s)

 

Le 21 février dernier, le Président de la République annonçait officiellement le transfert des cendres de quatre résistants au Panthéon. Deux femmes : Geneviève De Gaulle-Anthonioz et Germaine Tillion figurent aux côtés de Pierre Brossolette et de Jean Zay sur cette liste.

Si la parité est parfaite dans cette nouvelle « panthéonisation » c'est loin d'être le cas pour l'ensemble des personnalités inhumées au sein de l'illustre bâtisse. Sur les soixante-treize « colocataires » du Temple Républicain, seules deux femmes, à ce jour, partagent les honneurs de cette haute distinction post mortem : Marie Curie et Sophie Berthelot.

Et encore, cette dernière ne doit sa place dans le respectable caveau qu'à sa qualité d'épouse de Marcellin Berthelot, chimiste et homme politique entre autres, et qu'au fait que ce dernier, par amour, ne lui survécut qu'une heure. Bonne fille, la Mère Patrie ne souhaita pas séparer les deux conjoints.

Ainsi, l'an prochain le Panthéon abritera soixante-treize hommes et quatre femmes ! Sans doute est-il encore loin le temps où l'on pourra lire au fronton du Républicain Sépulcre : «Aux Grandes Femmes et aux Grands Hommes, la Patrie reconnaissante ».


On les appelait Mariette et Poupette


Dans ce panthéon patronymique que sont les noms des rues dédiées à de célèbres personnages, la Ville de Rennes a déjà célébré Geneviève De Gaulle-Anthonioz et Germaine Tillion par décisions du Conseil Municipal du 2 octobre 2006 pour la première et du 30 mars 2009 pour la seconde.

Ce 8 mars 2014 ce sont deux autres résistantes qui sont honorées par la capitale bretonne. La municipalité de Rennes vient de dévoiler la plaque commémorant la mémoire de « Mariette et Poupette » : Marie et Simone Alizon.
Deux sœurs de sang, deux sœurs d'arme, deux sœurs de larmes.

Pour être précis c'est le prénom de la cadette, Simone, qui viendra rejoindre celui de son aînée gravé depuis 1953 sur la plaque de la voie qui relie la rue Saint Hélier à la rue Alain Gerbault.
Marie et Simone Alizon naissent à Rennes, le 9 mai 1921 pour Marie et le 24 février 1925 pour Simone. Leurs parents tiennent un hôtel. De santé fragile Simone est envoyée en nourrice à la campagne. Elle rejoint sa famille lors des congés scolaires.

alizonEn 1935 la famille Alizon emménage dans un hôtel de douze chambres que les parents viennent de faire construire à proximité de la Gare SNCF. Marie après l'obtention de son brevet élémentaire décide de ne pas poursuivre ses études pour aider ses parents à l'hôtel, la santé de la mère de famille étant délicate.
Dès le début de l'occupation les deux sœurs acceptent mal la présence des troupes allemandes.

En 1940 des Bretons, dont Jean Le Roux et Jean Milon, créent un réseau baptisé « Réseau Johnny » qui se donne pour mission de surveiller l'activité des bateaux de guerre allemands qui mouillent dans la rade de Brest. Plusieurs arrestations les obligent à cesser d'émettre depuis le Finistère pour se replier sur Rennes.

1941 : un des responsables du réseau séjourne à l'hôtel Alizon. Il constate, d'une part en entendant la mère de famille se plaindre amèrement de la présence des occupants et d'autre part en remarquant que la situation et la disposition des lieux se prêtent parfaitement à l'installation d'une «planque », que l'hôtel serait un endroit idéal pour abriter un poste émetteur et pour servir d'asile temporaire aux membres du groupe.

Marie accepte de mettre l'établissement à la disposition des résistants. Simone est aussitôt mise au courant. Les deux sœurs peuvent enfin se rendre utiles.

Marie et Simone se mettent à l'écoute de Radio Londres et transmettent les renseignements codés qu'elles entendent à deux opérateurs installés dans une des chambres. De leur côté ces derniers envoient vers Londres un certain nombre de renseignements stratégiques. Marie et un des membres du réseau tombent amoureux l'un de l'autre.


Ensemble jusqu'au bout

Au mois de février 1942 plusieurs résistants appartenant au réseau sont arrêtés. Le « fiancé » de Marie en fait partie. Les parents du jeune homme s'arrangent pour que Marie soit prévenue. Mais elle refuse de fuir afin de ne pas abandonner sa mère de plus en plus malade.

Elle est arrêtée par la police militaire allemande le 13 mars. Simone subira le même sort le 18, alors qu'elle sort de l'hôtel pour se rendre à ses cours. Elle non plus n'a pas voulu quitter sa mère. Les deux sœurs sont transférées à Paris à la prison de la Santé.

Puis ce sera l'incarcération au quartier allemand de la Maison d'Arrêt de Fresnes et, plus tard, au Fort de Romainville aménagé en camp militaire allemand, sinistre zone de transit vers, pour les uns l'exécution, en particulier au Mont Valérien, pour les autres la déportation à destination des camps de concentration.
C'est là qu'elles apprennent la mort de leur mère pendant qu'elles étaient encore à la prison de la Santé.

livresimoneLe 24 janvier 1943, à l'aube, elles sont déportées vers le camp d'Auschwitz. Elles ne se quitteront plus, se réconfortant l'une l'autre malgré des conditions de détention épouvantables et inhumaines : travail forcé, froid, faim, insalubrité absolue, maladie, violences récurrentes de la part des SS et des kapos...

Le 4 juin 1943 Marie meurt d'épuisement. Bien que désespérée Simone résiste. Elle s'est fixé le but de voir la chute de l'ennemi. Elle connaîtra d'autres camps mais les conditions y seront, toutes proportions gardées, moins terribles que celles infligées à Auschwitz.

En 1945 c'est la libération et le rapatriement vers la France. Le calvaire de Simone aura duré trois ans et trois mois. Elle a 20 ans. Elle épousera Jean Le Roux, l'un des fondateurs du réseau Johnny.

Décorée en 1966 de la Légion d'Honneur, Simone qui aura gardé de graves séquelles de sa déportation, racontera son histoire dans un livre ; « L'exercice de vivre » paru aux éditions Stock en 1996. Elle s'éteint le 24 juillet 2013 et est inhumée au cimetière de l'Est à Rennes.

Philippe KLEIN

Sources : Wikipédia ; Mémoire de Guerre ; Mémoire Vive des convois des 31000 et des 45000 ; Les Français Libres ; Rennes Femmes (Jérôme Moussu) ; Wiki Rennes Métropole

 

Le 23 novembre 1988 Renée Prévert s'éteint à Rennes. Quatre ans plus tard, le 2 novembre, le Conseil Municipal décide lors de sa délibération de baptiser une rue du nom de celle qui fut une des premières femmes députées de France.DSCN0324
Renée Prévert nait le 11 juillet 1912 à Dol de Bretagne au sein d'une famille fervente catholique et très modeste, son père est manœuvre et sa mère femme de ménage. Renée suit ses études à l'Ecole Notre Dame à Dol.
Après son Certificat d'Etudes elle obtient un CAP de comptabilité et commence à travailler dans une petite entreprise locale. Elle a dix sept ans, en 1929, quand elle rejoint la JOCF (Jeunesse Ouvrière Chrétienne Féminine). Elle en devient la secrétaire départementale.
Dans le même temps elle adhère à la CFTC (Confédération Française des Travailleurs Chrétiens) où elle finira par occuper le poste de Secrétaire Départementale Adjointe.
En 1940 la Confédération est dissoute par le régime de Vichy. Durant l'occupation, fidèle à ses engagements, elle est arrêtée et internée pour : « distribution de tracts subversifs »
En 1945 ses convictions chrétiennes et son engagement social l'amène à entrer au MRP (Mouvement Républicain Populaire). Ce parti politique fondé par Georges Bidault en 1944 se veut centriste et démocrate chrétien. Il accueillera entre autres dans ses rangs un certain Henri Grouès, dit l'Abbé Pierre, qui siégera sous cette étiquette à l'Assemblée Nationale Constituante.
En 1945 Renée est candidate aux élections municipales de Rennes sur la liste MRP. Elle est élue et devient adjointe aux Affaires Sociales.
La même année, en troisième position sur la liste de son parti menée par Pierre Henri Teitgen elle est élue députée et participe aux commissions du Travail, de la Sécurité Sociale et du Ravitaillement. Elle reste députée jusqu'en 1951.
DSCN0325Durant ses mandats elle siégera dans plusieurs commissions, sera nommée juré à la Haute Cour et déposera différents rapports, résolutions ou projet de lois tous axés sur le social et portant sur les allocations aux vieux travailleurs, les examens médicaux des salariés, le repos des femmes en couche, l'approvisionnement ou encore les conditions de travail des infirmières et des assistantes sociales.
Elle ne se représentera pas en juin 51 , préférant se consacrer à une action locale et municipale.
En 1959, candidate sur la liste d'Henri Fréville elle est à nouveau élue Conseillère Municipale. En 1962, elle retrouve ses fonctions de 1945 en redevenant Adjointe aux Affaires Sociales à la place de Léon Grimault, décédé accidentellement et dont elle était l'adjointe.
Durant ses quinze ans de mandat elle sera à l'origine de la création de l'OPAR (Observatoire et Pôle d'Animation des Retraités rennais) et de la réalisation de foyers-logements qu'elle améliorera à chaque nouvelle construction (chambres plus grandes, confort des pièces de séjour, aménagement de studios...)
Elle innovera en matière de crèches à domicile et dans le domaine des contributions à la formation du personnel social. Elle se retire de la vie publique en 1977 et en 1978 Henri Fréville la décore de la Légion d'Honneur.

Philippe KLEIN

JeanneMalivelautoportraitC'est à Loudéac (Loudia en gallo), petite ville des Côtes d'Armor située à la frontière linguistique entre gallo et breton que, le 15 avril 1895, place du Fil, Jeanne Malivel voit le jour. Ses parents sont des commerçants aisés de la ville.

Très tôt Jeanne affirme son goût pour le dessin, dont elle couvre ses cahiers d'écolière, mais aussi pour la sculpture. Elle se plaît à façonner des figurines sur des marrons ramassés çà et là.
«Il y en avait une collection incroyable à la maison » se souvient son neveu, le docteur Corbier , lors de son interview par Roger Gicquel dans le cadre de l'émission que le journaliste consacre à l'artiste à l'occasion du centenaire de sa naissance.

Impressionnés par ses dons artistiques ses parents demandent l'avis d'une professeure de dessin loudéacienne, Mademoiselle Gicquel (sans lien particulier avec le journaliste) qui enseigne à Rennes. Celle-ci, convaincue du talent de l'enfant, lui donne des cours de dessin d'abord à Loudéac pendant les vacances puis ensuite à Rennes durant les deux ans que Jeanne passe dans le collège où enseigne la professeure.
Mademoiselle Gicquel convainc les parents de la jeune fille de la laisser se présenter aux Beaux-Arts de Paris.

La petite bretonne intègre la prestigieuse école du quai Malaquais après s'être classée quatrième au général et première en dessin au concours d'entrée.
Plus tard elle suit les cours de l'Académie Jullian qui accueille de nombreux peintres et sculpteurs, français comme étrangers.
Elle fréquente ensuite l'atelier de Maurice Denis, peintre et sculpteur célèbre, l'un des théoriciens du mouvement Nabi*.
Denis lui demande de travailler avec lui. Mais Jeanne ne se plaît pas à Paris. « Je vais y perdre mon âme » dit-elle.

De retour en terre armoricaine l'artiste refuse de se voir qualifier de peintre. « Je suis entrée aux Beaux-Arts par la peinture parce qu'on ne m'a appris que ça mais je ne suis pas peintre. Je veux bien qu'on me dise ''graveur sur bois'' » explique Jeanne qui non seulement grave sur bois mais aussi dessine des meubles, des faïences, des tissus.
Son idée : donner du travail aux ouvriers et aux artisans locaux afin de leur permettre de vivre au pays.
Féministe elle s'attache à défendre la condition féminine. Pour ce faire elle fait l'acquisition, à Loudéac de métiers à tisser qu'elle confie à plusieurs femmes leur permettant ainsi une certaine autonomie.

Très attachée à sa Bretagne elle s'agace de l'interprétation donnée au rattachement de la Bretagne à la France. En effet la tradition veut que le Duché de Bretagne ait supplié le Royaume de France de l'accueillir en son sein. Pour preuve cette sculpture abritée dans une niche de l'Hôtel de Ville de Rennes, œuvre de Jean Boucher commandée en 1911 par la Ville à l'occasion du 420ème anniversaire de la Réunion de la Bretagne à la France. Le groupe en bronze, haut de 4 mètres 75 et large de 4 mètres, montre une Anne de Bretagne à genoux face à un Charles VIII qui, la dominant, l'étreint avec solennité**. Or la région de Bretagne à cette époque est riche et fertile et n'a nul besoin de chaperon condescendant. Si la Duchesse Anne accepte d'épouser le Roi de France, sur l'insistance des Etats de Bretagne, c'est dans un but stratégique et non pas économique : Charles VIII vient de prendre Nantes et assiège Rennes.

Jeanne va répondre à cette interprétation en réalisant un bois gravé destiné à illustrer un ouvrage sur la Bretagne. On y remarque une grande dame, la France, drapée de son manteau à fleurs de lys et qui tient par les épaules la petite Bretagne en pleurs. Mais ce qui est remarquable c'est que, l'air de rien, la France glisse une main dans l'escarcelle que porte la Bretagne signifiant ainsi la volonté apparente du Royaume de piller la Province bretonne. Ce bois gravé fait scandale au point que Jeanne refuse que l'illustration soit éditée. Elle s'affirme résolument régionaliste mais refuse l'idée qu'on puisse la penser autonomiste.

Cette conviction régionaliste ajoutée à la crainte que l'art breton « ne file vers la biniouserie » l'incite à fonder avec quelques autres le mouvement « Unvaniezh Seiz Breur » : l'Union des Sept Frères. Ce mouvement, initiateur de l'art celto-breton moderne, a exercé une influence qui se fait sentir, encore aujourd'hui, dans la culture et la création bretonnes. Le nom choisi pour cette association d'artistes fait référence à un conte que Jeanne tient de sa grand-mère et qu'elle a traduit en gallo, les « Seiz Breur » seraient les sept saints fondateurs de la Bretagne.
L'Union des Sept Frères participe activement à la conception du pavillon de la Bretagne lors de l'Exposition Internationale des Arts décoratifs en 1925. Jeanne Malivel meurt l'année suivante à l'âge de 31 ans.
Durant des décennies son nom et son œuvre restent très confidentiels. Mais depuis quelques années les bretons redécouvrent l'artiste loudéacienne.

Le 7 juillet 2001 la Ville de Rennes baptise une rue de son nom sur les bords de la Vilaine à deux pas de la Plaine de Baud ; le jeudi 28 novembre 2013 une plaque commémorative est dévoilée place du Fil dans sa ville natale alors qu'un livre retraçant sa vie est publié aux éditions Coop Breizh.

Philippe KLEIN

*- Le mouvement nabi (dont les membres sont les nabis) est un mouvement artistique postimpressionniste d'avant-garde, né à la fin du xixe siècle en réaction contre la peinture académique et qui perdurera jusqu'au début du xxe siècle.

**- Ce monument fut détruit par des séparatistes bretons en 1932.

 

Lire aussi le portrait de Magdeleine Le Bouffo, mémoire vivante de Jeanne Malivel à Loudéac

 

 

Une femme au Panthéon ? Ce ne serait que justice puisque ce monument dédié « Aux Grands Hommes ( !), La Patrie reconnaissante » bien que bâti sur la Montagne Sainte Geneviève (une femme, sainte patronne de Paris) est très loin d'illustrer la parité tellement souhaitée par de nombreux français et en particulier par les dirigeants de ce pays.

Clmence Royer
En effet ce respectable caveau républicain, s'il accueille 73 illustres personnages (dont cinq italiens et un suisse) ne compte parmi cet aréopage de personnalités honorées par la République que deux femmes. Et encore. Si Marie Curie y figure comme scientifique, la seconde, Sophie Berthelot, ne doit sa place qu'au fait qu'elle était la femme de Marcellin Berthelot, chimiste et homme politique entre autres, et que ce dernier, par amour, ne lui survécut qu'une heure. Bonne fille, la Mère Patrie ne souhaita pas séparer les deux conjoints.


Donc il convient que le prochain colocataire du célèbre mausolée soit « une » colocataire ! C'est, dit-on, le souhait du Président de la République auquel incombe, et à lui seul, le choix des élus à la haute distinction post mortem. Les médias étant ce qu'ils sont chacun y est allé de son petit sondage afin de savoir quelle femme les Français souhaitaient voir rejoindre Marie et Sophie afin de féminiser un peu plus la glorieuse éternité républicaine.


Parmi les nombreux noms évoqués celui d'une Nantaise à qui la Ville de Rennes dédia une rue après délibération du Conseil Municipal le 24 juillet 1923 : Clémence Royer.


Clémence naît le 21 avril 1830. Philosophe et scientifique c'est une figure marquante du Féminisme et de la Libre Pensée. Son père était officier royaliste et son grand-père maternel capitaine de vaisseau malouin. C'est dans un couvent manceau où l'ont placée ses parents qu'elle reçoit une éducation religieuse. A la mort de son père, pour subvenir à ses besoins elle travaille comme gouvernante en Angleterre puis en France. Elle profite des bibliothèques de ses employeurs pour lire avec passion des ouvrages philosophiques. « Tout ce que je sais je l'ai dérobé de haute lutte. Et j'ai dû oublier tout ce qu'on m'avait enseigné pour tout apprendre par moi-même » se plait-elle à dire. Oublié l'enseignement religieux, oublié le légitimisme de papa et de maman. Républicaine au lendemain de la révolution de février 1848 elle devient farouchement anticléricale et antimonarchiste.

Traductrice de Darwin

Intellectuelle autodidacte elle fait montre d'un éclectisme impressionnant. Elle s'intéresse à l'anthropologie, c'est la première femme à être admise à la société d'anthropologie de Paris. Elle se passionne pour l'économie politique, la philosophie, la biologie. En 1860 elle s'installe en Suisse près de Lausanne. Elle rencontre l'économiste Pascal Duprat avec lequel elle vivra en union libre. Ensemble ils auront un fils. Elle donne des cours de logique mathématique, discipline qui se donne pour objet l'étude des mathématiques comme langage.


En 1862 Clémence Royer apprend que Charles Darwin cherche un traducteur français pour son œuvre L'Origine des espèces. Elle lui propose ses services. Ainsi elle introduit en France le darwinisme. Toutefois elle rédige une préface à cet ouvrage dans laquelle elle affiche avec violence son opposition aux croyances religieuses et au christianisme. Elle argumente en faveur de la sélection naturelle aux races humaines avec des propositions pour le moins radicales et expéditives : « Un seul moyen d'empêcher les fous, les châtrer ou les déporter sur une ile, problème qui ne peut être résolu avec notre sensiblerie actuelle » écrit-elle entre autres.

Journaliste et maçonne

Mais Clémence c'est pour beaucoup une des plus grandes figures du féminisme militant. Bien avant Simone de Beauvoir – autre postulante à la gloire posthume de la République – elle dit : « La femme devient, mais elle n'est pas ». Elle cofonde la première obédience maçonnique mixte : Le Droit Humain. Elle milite pour l'instruction des femmes, collabore activement à La Fronde journal crée par Marguerite Durand et se lie d'amitié avec Séverine, première femme française patronne de presse.


Sans ressources après la disparition de Pascal Deuprat elle finit ses jours en maison de retraite grâce au soutien de mouvements féministes. Elle meurt à Neuilly-sur-Seine le 6 février 1902. Elle a 72 ans.


Sainte laïque, autodidacte de génie, pourfendeure du machisme et de l'inégalité des sexes, chantre du féminisme pour les uns, eugéniste détestable précurseure de théories racistes pour les autres, Clémence Royer ne laisse personne indifférent. Si le choix du Président de la République se portait sur elle nul doute que pourrait alors naître une violente polémique entre adversaires et partisans de Clémence.


Philippe KLEIN


Pour en savoir plus sur Clémence Royer :
Clémence Royer, l'intrépide de Aline Demars – éd. L'Harmattan (2005)
Clémence Royer, philosophe et femme de sciences de Geneviève Fraisse – éd. La Découverte (1984 – réédité en 2002)