Avant propos

Il semblerait que Zénaïde Fleuriot ait inspirée plusieurs biographes, ou prétendus tels. Toutefois il s'avère que nombre de ces écrits prête à confusion si ce n'est à suspicion. Souvent ils se contredisent, parfois même sous la plume du même rédacteur. On y relève aussi quelques énormités historiques (Austerlitz en 1802 par exemple !)
Aussi le rédacteur de cet article, qui ne prétend en aucune manière faire œuvre de biographe et encore moins d'historien, a pris le parti de s'inspirer en grande partie, pour évoquer la vie de l'écrivaine, du livre écrit par son neveu Francis Fleuriot-Kerinou : « Zénaïde Fleuriot, sa vie, ses œuvres, sa correspondances ».
Dans cet ouvrage, édité pour la première fois en 1897 chez Hachette et très documenté, l'auteur évoque les témoignages et les écrits qu'il reçut de sa tante mais également des parents et amis de cette dernière.

zenaide

Zénaïde Fleuriot est née à Saint-Brieuc le 28 octobre 1829. Elle est la dernière enfant d'une fratrie de seize dont seuls quatre sont encore vivants au moment de la naissance de la petite fille. Son frère, Théodose âgé de neuf ans, est son parrain et c'est une voisine, amie de la famille, Zénaïde Le Coniac, qui est choisie comme marraine. Ainsi que le veut l'usage, cette dernière donne à l'enfant son prénom ainsi que ceux d'Anne et de Marie.

Le père de Zénaïde, Jean-Marie Fleuriot, occupe une charge d'avoué dans le chef-lieu des Côtes du Nord(1). C'est un personnage romanesque.

Il appartient à une famille catholique et en grande partie fidèle au Roi. En 1780, orphelin de mère alors qu'il est à peine âgé de quelques jours (2), il est recueilli, avec l'accord de son père par un oncle : l'abbé Rolland, recteur de Locarn-en Duault qui l'élève.

A l'époque troublée de la Révolution, le prêtre refuse de prêter serment à la Convention. Il est arrêté sous les yeux de son neveu. Il sera fusillé à Brest en mai de la même année (3).

Pour échapper à la répression révolutionnaire qui s'abat sur une partie de sa famille et sur les conseils de son père, le jeune Jean-Marie s'engage dans l'armée républicaine. Il a quatorze ans.

C'est ensuite sous l'Aigle Impérial qu'il continue sa carrière militaire. En 1805 il participe à la bataille d'Austerlitz. L'année suivante il abandonne le métier des armes pour suivre des études de droit durant lesquelles il occupe un poste de greffier de justice de Paix dans le canton de Bégard.

C'est là qu'il fait la connaissance de Marie-Anne Lelagadec, elle aussi issue d'une famille bretonne fidèle au Roi et fervente catholique. Ils se marient en 1808.

L'attachement au pays « pittoresque et sauvage »

Lorsque la benjamine des Fleuriot voit le jour, Jean-Marie, bien établi, reconnu et respecté - ses pairs l'ont nommé Président de leur Chambre - se trouve à la tête d'une gentille fortune et de plusieurs biens immobiliers dont la propriété du Palacret (4) qui sera tellement chère au cœur de Zénaïde.

maisonzenaideMais le 9 août 1830 - Zénaïde n'a pas un an - Louis-Philippe, jusque-là Duc d'Orléans, devient Roi des Français.
Jean-Marie, toujours fidèle aux Bourbons, et donc à Charles X en fuite avec sa famille, ne cache pas ses opinions et dénonce ouvertement la mise sur le trône d'un Orléans. « On le voit affirmant hautement sa foi politique - écrit Francis Fleuriot-Kerinou - réclamer, pétitionner, dénoncer tous les abus toutes les injustices... »

Homme d'honneur mais sans doute fieffé entêté, sang breton ne saurait mentir, l'avoué de Saint-Brieuc refusera toute compromission et tout renoncement à ses convictions. Cette position le mènera à la ruine.

En 1849 tous les biens de la famille ont été vendus ou hypothéqués. C'est le cas du « cher Palacret » que Zénaïde évoque avec nostalgie dans une lettre adressée à sa sœur Marie : « Oh ! Le Palacret, mon cher Palacret ! Que je voudrais tant revoir! (...) Les longues promenades avec notre père bien-aimé dans ce pays pittoresque et sauvage, ces têtes à têtes sous le ciel bleu (...) avec quel soin il cherchait à former ma jeune intelligence... »

Les encouragements d'un père bienveillant

Jean-Marie a toujours été convaincu des dons littéraires de sa fille ainsi que l'atteste Marie dans une lettre à sa cadette : « Cette année-là (5), je te racontai une histoire que mon père m'avait dite, tu te mis à arranger les personnages à ta guise et tu vins m'en faire la lecture (...) tu avais si bien tiré parti de mon anecdote, en y plaçant une description si parfaite de notre intérieur, que j'appelais papa et maman pour qu'ils puissent juger de ton œuvre. (...) Notre père, qui s'était toujours intéressé à tes goûts littéraires trouvait ça fort bien et parlait déjà d'imprimer. Moi je te plaisantais en disant : « Tu ferais mieux de coudre ou de broder que de rêver de pareilles billevesées. » Mais papa te défendant répétait : « Sais-tu que c'est très bien ; on ne peut pas mieux dire. »

D'ailleurs Zénaïde le confirme : « Oui, comme tu le dis il était fort indulgent pour mes petites tentatives littéraires que je lui soumettais avec une confiance naïve. Il avait foi en mon avenir ; et sans cette foi qui me soutenait je n'aurais jamais osé écrire... »

zenaide2La mort dans l'âme, Jean-Marie Fleuriot, totalement ruiné, doit se résoudre à accepter la proposition que lui fait Etienne Guilloton de Kérever, châtelain des environs de Saint-Brieuc : envoyer sa fille chérie s'occuper de l'éducation des trois enfants de la famille.

« Quelques jours plus tard, le cœur serré, les yeux noyés de larmes mais forte du devoir à accomplir, Zénaïde dit adieu au cher Palacret et au père bien-aimé qu'elle ne devait plus revoir. A vingt ans, à l'âge de toutes les illusions, de tous les espoirs, de tous les rêves de bonheur, elle quittait ses parents et sa douce liberté, pour aller apprendre de par le monde la science de la vie » écrit son neveu.

L'amour d'une famille d'accueil

C'est en enfant de la famille bien plus qu'en préceptrice que Zénaïde prend une place chez les Kéréver. En hiver à Saint-Brieuc, en été au manoir de Châteaubily sur la commune de Ploufragan, la jeune fille fait l'unanimité au sein de la famille qui l'accueille comme en témoignent quelques extraits de la lettre qu'adresse en 1895 Claire, l'une des enfants confiés à Zénaïde, à Francis Fleuriot-Kérinou sur sa demande : « Lorsqu'elle arriva à la maison ce n'était encore qu'une enfant de vingt ans, gaie, charmante attirant toutes les sympathies ; elle fut tout de suite traitée en parente et en amie bien chère. Elle était spirituelle, aimable, jolie et ne s'en doutait pas, je pense, car il n'y avait pas chez elle l'ombre d'une coquetterie (...) Il n'y avait pas de bonnes promenades sans elle ; du reste Alix et moi la considérions comme une grande sœur très aînée et en dehors des études nous ne pouvions la quitter »

La jeune fille est aussi animée par une inébranlable foi ainsi qu'en témoigne sa « sœur d'accueil » : « Elle aimait Dieu et le voyait partout ; elle le servait fidèlement sans craindre la fatigue : que de fois n'assistait-elle pas à la messe du matin dans la semaine parcourant le chemin qui séparait le château de la ville... »

La passion de l'écriture ne la quitte pas et c'est chez les Kéréver que, pratiquement dès son arrivée dans la famille, Zénaïde se met à écrire avec régularité.

« Notre chère « Zaza » (6) ne s'occupa de notre éducation que jusqu'en 1860 à partir de ce moment elle resta près de nous comme notre meilleure amie employant la majeure partie de son temps à écrire (...) Elle composait des comédies très spirituelles et très animées que nous jouions à sa grande joie et à la nôtre - écrit encore Claire - c'était le soir quand les enfants étaient couchés et que mes parents faisaient leur partie de cartes, que Zénaïde écrivait sur ses genoux, au milieu des conversation auxquelles elle prenait part... »

Des débuts littéraires remarqués

couv2En 1857 « La France Littéraire » une revue lyonnaise, organise un concours de nouvelles. Zénaïde y participe en présentant « La Fontaine du Moine Rouge », nouvelle qui lui aurait été inspirée par « La Fontaine Saint-Jean du Palacret » que l'écrivaine connaissait bien. On reconnaissait à cette fontaine, dédiée, comme de nombreuses autres d'ailleurs, à Saint-Jean-Baptiste le pouvoir de guérir les maladies des yeux. Toujours est-il que « La Fontaine du Moine Rouge » remporte le premier prix du concours.

Elle évoque ce premier succès littéraire de manière très anecdotique dans une lettre qu'elle écrit, en septembre de la même année à Jenny Fleuriot, la femme de son frère François : « François a dû te parler de mon succès littéraire : il m'a beaucoup étonnée (...) Je ne pensais plus à cette feuille envoyée dans un moment perdu, et sans aucune réussite ». Qu'il nous soit permis de douter de l'absolu sincérité de cet aveu qui relève plus, d'après son biographe, d'un manque de confiance en elle que d'une insouciante désinvolture.

Ses amis la pousse à persévérer. « Se laissant persuader, on la vit se mettre sérieusement à l'œuvre mais en doutant toujours d'elle-même... »

L'année suivante ce sont une poésie : « Premier Chagrin », un sonnet : « Bretagne et Bretons » et une nouvelle, « Une heure d'entraînement » que la jeune auteure, sous le pseudonyme d'Anna Edianez (7), présente au concours de « La France Littéraire ». Cette fois encore c'est un succès.

Les éloges pleuvent de toute part et Zénaïde ne peut que se souvenir avec émotion et tendresse des prédictions paternelles : « Elle ira loin cette petite »

Hélas, sa joie est de courte durée. Sa jeune belle-sœur, déjà de constitution fragile, prend froid au cours d'un voyage. Elle meurt le 14 septembre 1858. Elle avait vingt-sept ans.

Accablée de chagrin Zénaïde se réfugie dans l'écriture.

(à suivre)

Philippe KLEIN

Notes :

1 - Côtes d'Armor depuis le 8 mars 1990

2 - F. Fleuriot Kérinou situe le décès alors que Jean-Marie n'a que quelques jours. Dans un autre texte il est prétendu que cet événement survient alors que l'enfant est âgé de huit mois(?)

3 - Nouvelle divergence entre les deux biographies citées ci-dessus. Le site livre-sur-mer.com voue, pour sa part, le malheureux prélat à l'échafaud.

4 - Aujourd'hui propriété de la Communauté des Communes du Pays de Bégard (Côtes d'Armor)

5 - 1847 à priori

6 - Si c'est ce petit diminutif qu'emploie la famille Kéréver, les Fleuriot et en particulier sa sœur Marie lui préfère celui de Zéna.

7 - Edianez étant l'anagramme de Zénaïde


 

Le 2 janvier 2002, il fait un froid mordant sur Rennes. Bien que le thermomètre affiche une température de 4.2° à 14 heures, la station de Rennes-St Jacques indique un ressenti de 0.2°.

Les cloches de l'Eglise Toussaint, à deux pas du lycée Emile Zola, où se tint en 1899 le second procès d'Alfred Dreyfus, sonnent le glas.

Sur le parvis le Père Roger Chopin, curé de la paroisse, et le père François Beauchesne, ami de la défunte et curé de Montreuil en Seine-Saint-Denis, accueillent la dépouille de Madame Simone Morand dont le décès est survenu à Saint-Malo le lendemain de Noël.

C'est au son de la bombarde et du biniou koz que le cortège funèbre fait son entrée dans l'église. Mais qui est Madame Simone Morand dont les obsèques rassemblent musiciens, danseurs, personnalités de la gastronomie, de la littérature, élus, amis, curieux ?

Un coup d'œil sur les avis d'obsèques parus quelques jours plus tôt dans Ouest-France donne une idée de la vie de celle qui effectue son ultime voyage en cette froide journée :

Nous avons la douleur de vous faire part du décès de
Madame Simone MORAND
Veuve PETIT de VOIZE
Ecrivain,
Ancien conservateur
De l'Ecomusée de Montfort,
Présidente du Conservatoire
Des Arts culinaires de Bretagne,
Présidente d'honneur et fondatrice
Du groupe gallo-breton de Rennes,
Erudite,
Spécialiste des Arts
et Traditions Populaires
de Haute-Bretagne,
Fondatrice de la Confrérie
des Vielleux de Bretagne,
Haut dignitaire de la Confrérie
de la Frigousse
...

 

... Et encore cette énumération n'est pas exhaustive !

simonemorandOn aurait pu y ajouter, sans que pour autant l'énumération soit complète : fondatrice de l'association des amis de Paul Féval, vice-présidente de l'association des écrivains bretons et de l'association des écrivains de l'ouest, inventrice de la « godinette* » ...

Une cicatrice qui vaut de l'or

Simone est née à Rennes le 5 janvier 1914. Joseph et Marthe Morand, ses parents, ont quitté, peu de temps avant, Dol pour emménager dans une maison au 5 de l'avenue du Mail** de la capitale bretonne.

Joseph qui jusqu'à son arrivée à Rennes était le directeur-fondateur de la toute première et toute nouvelle usine électrique du département change totalement d'activité et ouvre un magasin de machines agricoles et de montage de vélos. Sa femme se lance, avec ses filles aînées dans la confection de corsets et de lingerie féminine.

Simone est la quatrième fille de la famille Morand. Elle a quatre ou cinq ans quand elle tombe malade. On diagnostique une adénite (inflammation des ganglions).

A quelques pas du domicile des Morand se trouve la clinique d'un médecin, le docteur Follet, ami de la famille et directeur de l'école de médecine de Rennes. On décide d'y traiter Simone par rayons afin d'éviter des cicatrices disgracieuses conséquences inesthétiques d'une opération. Le traitement choisi impose de nombreuses séances.

Tout se passe bien jusqu'au jour où le docteur Follet étant absent de la clinique, c'est un homme en blouse blanche qui prend en charge l'enfant. Plus adepte du bistouri que de la radiothérapie, il opère la fillette malgré les protestations de l'infirmière présente.

On se doute que cet acte plus proche de la boucherie que de la médecine douce met monsieur Morand dans une rage folle. Et l'identité du maniaque au scalpel le laisse de glace. Il s'agit d'un étudiant à la faculté de médecine de Rennes, gendre du malheureux Follet qui pour sa part doit subir les foudres de Joseph.

Voilà donc Simone affligée des stigmates dont on avait voulu la préserver. L'anecdote ne présenterait qu'un intérêt tout à fait relatif si deux détails n'en rehaussaient le piquant.

D'abord le carabin : il s'agit d'un certain Louis-Ferdinand Destouches. Celui-ci soutiendra sa thèse de doctorat en 1924, mais plus que le médecin c'est l'écrivain qui sera mondialement reconnu sous le nom de : Louis-Ferdinand Céline.

Deuxième anecdote qui découle de la première : bien des années plus tard Simone participe à une réunion d'écrivains parmi lesquels figurent des admirateurs inconditionnels de l'auteur du « Voyage au bout de la nuit ».

L'un d'entre eux, connaissant l'épisode médical relaté plus haut, fait à Simone une proposition des plus ahurissantes. Il se dit prêt à acheter la cicatrice laissée par l'intervention malheureuse de l'écrivain/médecin.
Bien entendu Simone refusera poliment l'étrange offre mais elle en rira longtemps. Toujours est-il qu'une autre conséquence de ce malheureux épisode médical pour la jeune Simone est la prescription d'une vie au grand air de la campagne afin de hâter la guérison.

livremorandJoseph décide alors de louer une maison à Betton, bourg situé à neuf kilomètres de Rennes. Marthe quant à elle se relève difficilement d'une opération. Ainsi la mère et la fille partent s'installer dans la maison de campagne tandis que le reste de la famille reste en ville.

Pour Simone le monde rural est une découverte dont elle ne se lassera jamais.

Chants, danses et musique

Très vite Simone affiche son don pour la musique. Il faut bien dire que dans la famille Morand la culture et l'art sous toutes ses formes ont droit de citer. Et il est fréquent que la famille se retrouve autour d'un délicieux repas concocté par la grand-mère, le père ou la tante de l'enfant. Et que tout ça se termine en chansons.

On verra plus loin que ce goût familial de la bonne table décidera d'une vocation supplémentaire de Simone. Pour le moment c'est la musique qui la passionne.

A 12 ans elle est acceptée au conservatoire. Elle s'y fait remarquer et commence à rêver d'une carrière musicale. A 15 ans elle donne ses premières leçons de musique. C'est en 1933 qu'elle sort du conservatoire de Rennes, son premier prix en poche.

Les Morand quittent leur campagne de Betton et achètent une maison à La Mézière. C'est là que Simone a une révélation. Elle découvre, ce qu'on ne lui enseigne pas au conservatoire : les chants et les musiques traditionnelles. « En avant-deux », polkas piquées, chants à danser, chants à la marche... envoûtent la jeune fille.

Elle prend alors conscience de la fragilité du patrimoine culturel qu'elle découvre, et elle décide d'agir. Avec Suzanne, sa sœur, Simone parcourt en vélo la campagne environnante. Interrogeant au gré des rencontres les gens sur les chansons traditionnelles qu'ils connaissent, les deux sœurs collectent une mine d'informations.

Le magnétophone, bien qu'il fût imaginé au 19ème siècle, ne sera réellement adopté par le grand public que dans les années 50. Faute de cet appareil, dont elles ignorent sans doute l'existence confidentielle, les jeunes femmes utilisent une méthode peut-être artisanale mais non moins efficace. Suzanne note les paroles tandis que Simone dont « l'oreille » est parfaite retranscrit sur ses cahiers de musique les mélodies que lui chantonnent les personnes qu'elles questionnent.

En 1936 elle publie un premier recueil : « Chansons recueillies en Ille et Vilaine » suivi deux ans plus tard d'un second opuscule : « Chansons de Haute-Bretagne ».

Mais son séjour à La Mézière lui permet de faire une autre découverte. Une voisine, Rosalie Cheminet, lui apprend divers pas de danse, filer au rouet, et lui prépare des plats typiques de la région. Mais surtout la vieille demoiselle lui offre une très jolie coiffe bretonne qui a appartenu à sa grand-mère et qui date de 1885.

Simone avait découvert les traditions musicales du pays gallo, Rosalie lui révèle l'héritage vestimentaire et culinaire de la culture gallèse. Elle ne l'oubliera jamais.

Conservatoire et maternité

En 1937 Simone, toujours animée par le souci de promouvoir la culture de Haute-Bretagne, crée le « Groupe Gallo-Breton ». Bien sûr elle rencontre au début une farouche opposition de certains qui estiment que seule la culture de Basse-Bretagne - langue, musique et costumes - est digne de représenter le patrimoine armoricain. Aussi les premières prestations du groupe sont surtout saluées par des jets d'œufs et de tomates !

Pour vivre la jeune femme donne des cours de violons au conservatoire de Rennes, organise pour le compte de plusieurs associations des concerts, accompagne au piano des artistes de théâtre, des chansonniers, des chanteurs d'opérette, d'opéra. Elle sera même accompagnatrice de cinéma muet.

Lorsque la guerre éclate Simone devient, comme beaucoup d'autres, marraine de guerre***. Elle choisit pour filleul un aristocrate qu'elle a rencontré au groupe Gallo-Breton : Albert Petit de Voize.

Cultivé, musicien, aimant le théâtre, il séduit la jeune femme. Ils se marient le 1er mai 1942 en la cathédrale de Rennes. De cette union naîtront quatre enfants : Patrice, Armelle, Yves et Anne-Françoise, dite Nanon, la plus jeune en 1949. Yves Petit de Voize deviendra, entre autres choses, responsable du Festival des Arcs, du Festival de Montreux, créateur du Festival de musique de chambre de Deauville, rédacteur en chef de la revue « Diapason », chargé de l'accueil et de la promotion des jeunes artistes et de la jeune musique au sein de la fondation Singer Polignac.

En 1958 Simone quitte Rennes pour s'installer à Quimper où elle a été engagée comme professeure au conservatoire. C'est là qu'elle aura pour élève un certain Daniel Le Bras plus connu aujourd'hui sous le nom de Dan Ar Braz.

Gastronomie d'hier et d'aujourd'hui

livrecuisineDes années auparavant, alors qu'elle vivait encore à La Mézière, Simone avait commencé la rédaction d'un recueil de recettes. Elle profite de son séjour quimpérois pour reprendre l'ouvrage. En 1965 parait : « Gastronomie Bretonne d'hier et d'aujourd'hui ». Suivront, en 1970 : « Gastronomie Normande d'hier et d'aujourd'hui » toujours chez Flammarion. « Cuisine populaire de Bretagne » aux Editions Jos Le Doaré sort en 1981. Quatre ans plus tard chez le même éditeur Simone fait paraître «Crêpes et Galettes en Bretagne » En 1996 les Editions Ouest-France publient « Cuisine du temps jadis. Moyen Age et Renaissance » ...

Outre ces traités culinaires, Simone écrit et fait éditer un nombre important d'ouvrages sur la chanson, les coiffes et les costumes de Bretagne. Elle crée en mars 1980 l'Ecomusée de Montfort.

Le 28 septembre 1996, au côté de Jean-Louis Tourenne, Maire de La Mézière, elle inaugurera la rue, du moins la « veyette**** » qui porte son nom. Elle s'éteint le 26 décembre 2001 à Saint-Malo.

Par délibération du Conseil Municipal de Rennes du 7 octobre 2002 il est décidé de la dénomination « Simone Morand » d'un square qui se situera à proximité de la Route de Lorient, à l'emplacement de l'ancien magasin Leclerc. Il sera inauguré le 8 septembre 2007.

La vie de Simone Morand fut d'une richesse exceptionnelle. Il est impossible d'en faire ici un récit exhaustif. Aussi nous ne saurions que trop inciter nos lecteurs et lectrices à consulter le très complet et très intéressant ouvrage de Christian Martin : « Simone Morand. La culture Bretonne en héritage » paru en 2012 aux éditions Coop Breizh et qui a largement inspiré les lignes qui précèdent.


Philippe KLEIN

Notes :

* - La Godinette (à consommer avec modération) est une boisson à base d'eau de vie de cidre, de muscadet et de fruits macérés. Elle fut imaginée par Simone à l'occasion des fêtes gallèses de Monterfil.

** - Aujourd'hui Mail François Mitterrand

***- Il s'agit de femmes ou de jeunes filles qui entretiennent des correspondances avec des soldats au front durant la première guerre mondiale afin de les soutenir.

****- Petite rue en gallo

 

Sources :
"Simone Morand. La culture bretonne en héritage" de Christian Marin aux Editions Coop Breizh.
Wiki Rennes.
Wikipédia.
Les blogs qobuz : Les têtes de l'art.

Les autres articles de notre rubrique "Histoire(s)" : ici

Les « modestes » (peut-être dirait-on aujourd'hui « les sans-dents ») ouvriers, travailleurs du peuple... l'appellent « La bonne Louise ». Les nantis, les bourgeois, qui doivent considérer qu'elle trahit sa « caste » la surnomment : « La bolchevique aux bijoux ».
Mais qui donc est Louise Bodin dont une rue à Saint-Jacques de la Lande et une crèche square de Copenhague à Rennes portent aujourd'hui le nom ?

 

livrebodin
Louise Berthault naît à Paris le 23 mai 1877. Certains de ses biographes la disent fille d'un Communard.

Elle suit des études de lettres. En épousant, à vingt-deux ans, un médecin, professeur à la faculté, elle devient Louise Bodin. Le couple s'installe quai Chateaubriand à Rennes en janvier 1898. Louise et son mari y mènent une vie bourgeoise. Ils ont trois enfants.

La jeune femme a eu du mal à se faire à la vie de province. Cette Parisienne n'apprécie que très modérément Rennes qu'elle surnomme « La Vilaine ».


« Une espèce rare en province »


Louise, est-ce l'héritage de son père, possède une conscience politique.

En 1913 elle préside « L'Union Française pour le Suffrage des Femmes » créée six ans plus tôt par Cécile Brunschvig.
La principale revendication de cette association de militantes républicaines est de réclamer le droit de vote pour les femmes et leur éligibilité aux conseils municipaux.

Elle écrit dans un hebdomadaire. Ce sont, ainsi que l'écrit Colette Cosnier (1,2) : « (...) des articles inspirés par un aimable féminisme : critiques littéraires, prise de position sur les lycées de filles, la littérature féminine, les suffragettes, etc. Elle vit heureuse dans cette société bourgeoise où ses ambitions littéraires sont relativement bien perçues, car, dit-elle : '' on provoque un mouvement de curiosité parce qu'on est une femme et que les femmes de lettres sont encore une espèce rare en province '' »(3) Elle reprendra un certain nombre de ces articles dans : « Les Petites Provinciales », son premier livre, qu'elle publie en juin 1914. Elle a trente -sept ans.

Moins de deux mois plus tard la France entre en guerre. Le docteur Eugène Bodin est mobilisé et part, fin août, comme Médecin-Chef aux armées.

Les premiers blessés arrivent à Rennes ; Louise s'engage comme Infirmière Major. Elle prend toute la mesure de l'horreur de la guerre et va utiliser sa plume pour dénoncer cette boucherie humaine qui fera près d'un million quatre cent mille morts en France et plus de quatre millions deux cent cinquante mille blessés, sans compter les victimes civiles.


A l'arsenal, place aux munitionnettes


L'attitude des femmes l'afflige. Elle, la suffragette, la militante féministe, la pacifiste convaincue, est consternée par l'apathie et la résignation de bon nombre de ses sœurs. Y compris parmi les plus en vue à l'exemple des articles que « ...Colette donnera au journal Le Matin, célébrant les vertus traditionnelles des femmes et incitant celles-ci à se résigner, à « faire avec.»(4)

appelfemmesDès le début du conflit le Président du Conseil, René Viviani, par le biais d'un communiqué officiel daté du 7 août, appelle les femmes à travailler. Cette supplique grandiloquente à l'image de ce qui se publie à l'époque, peut aujourd'hui faire sourire :
« Debout, femmes françaises, jeunes enfants, fille et fils de la patrie. Remplacez sur le champ de travail ceux qui sont sur le champ de bataille. Préparez-vous à leur montrer, demain, la terre cultivée, les récoltes rentrées, les champs ensemencés ! Il n'y a pas, dans ces heures graves, de labeur infime. Tout est grand qui sert le pays. Debout ! A l'action ! A l'œuvre ! Il y aura demain de la gloire pour tout le monde ! »

C'est donc, dans un premier temps, aux femmes et filles, voire aux enfants, d'agriculteurs que s'adresse René Viviani. On est persuadé que cette guerre sera brève et que les soldats rentreront chez eux rapidement. Il ne s'agit donc que de parer à leur « courte » absence et d'assurer les travaux des champs de fin d'été : les moissons et les vendanges.

Mais l'année suivante on se rend compte que cette guerre pourrait être plus longue que prévu ( !)

Les femmes sont alors appelées à remplacer les hommes au front dans de nombreux domaines jusqu'alors dévolus aux hommes : factrices, conductrices de tramways, ouvrières dans l'industrie lourde et en particulier dans les fabriques d'armement et de munition.

Ces dernières seront baptisées « les munitionnettes ». Sans doute une références aux « midinettes » ouvrières et vendeuses en confection qui se contentaient le midi d'un frugal repas : midi – dinette.

Toujours est-il que nos munitionnettes, malgré ce diminutif réducteur, réalisent un travail impressionnant. En 1914 elles représentent 6 à 7% de la main d'œuvre des usines d'armement. A la fin de la guerre elles sont 420 000 à manipuler les tonnes d'obus qui sortent des usines.(5) A Rennes ce sont près de 6000 jeunes femmes qui travaillent à l'Arsenal (6).

Douleur, désespoir et mutinerie

1917 : Cette guerre qui ne devait durer que l'espace d'un automne dure maintenant depuis plus de trois ans. Les belligérants se sont enterrés dans un face à face sanglant.

Fin avril de nombreux soldats se mutinent soit en se mutilant dans l'espoir de se voir réformer, soit en refusant de monter en ligne. Les régiments acceptent de tenir leurs positions mais refusent l'assaut.

Rapidement le mouvement fait tache d'huile et touche 68 divisions sur les 110 qui composent l'armée française.
Le mouvement sera durement sanctionné : 3500 condamnations environ seront prononcées dont 1381 aux travaux forcés ou à de lourdes peines, et 554 condamnations à mort dont seulement, si on peut dire, 49 seront effectives, le Président Poincaré usant massivement de son droit de grâce en y ayant recours dans 90 à 95% des cas qui lui sont présentés.

A l'arrière les femmes, lasses de cette situation réclament la fin de la guerre et le retour de « leurs » poilus.

munitionnettesAux cris de « A bas la Guerre » ou encore « Rendez-nous nos poilus » mais aussi d'autres revendications telles que le salaire à vingt sous et la mise en place de la semaine anglaise ce sont plus de 10 000 femmes, midinettes en tête, qui se mettent en grève et défilent à Paris.

A leur tour les munitionnettes entrent dans la danse.

Le 5 juin le Préfet d'Ille et Vilaine câble à Paris : « (...) un mouvement ouvrier se prépare à l'arsenal de Rennes où deux à trois mille femmes vont quitter le travail... »

Le 6 il confirme que le mouvement s'est étendu et touche maintenant le personnel masculin. Les grévistes font le tour de la ville et tentent de débaucher les ouvrières d'autres établissements qui travaillent pour la guerre. Ici c'est 250 ouvrières qui quittent leurs postes. Là, à la fonderie Thau, elles sont une centaine à rejoindre leurs camarades.

Louise Bodin l'année précédente publie dans un journal à, selon son propre aveu, la diffusion très confidentielle, (7) un article qu'elle intitule : « Eli, Eli, lama sabachtani ! » (8). Par l'évocation de l'appel du Christ mourant, la journaliste, qui n'est pas croyante, veut traduire toute la douleur et le désespoir du monde face à la guerre.

Elle soutient les grévistes et elle ne peut s'empêcher de fustiger les femmes qui se désolidarisent du mouvement. « C'est la femme qui est le plus dangereux adversaire du féminisme. Complice de l'homme par ignorance, par timidité ou par routine, ce qui est remédiable, mais aussi par calcul, par coquetterie, par paresse, par jalousie aussi.. » (9)


Groupons-nous et demain...

Le 2 mars 1917, Nicolas II, Tzar de toutes les Russies, abdique en faveur de son frère le Grand-Duc Michel. Ce dernier, dès le lendemain renonce au trône.

Louise se réjouit. « Mais réjouissons-nous donc en France ! Ce sont les idées françaises qui lèvent après deux siècles (...) Malgré toutes les différences inévitables, nous les reconnaissons tous, les grands ancêtres(...). Nous les reconnaissons tous, tous ceux de 89 ! Et nous entendons la rumeur, le bruit d'océan formidable de Petrograd, soulevé de l'enthousiasme et du délire qui jadis ont soulevé Paris en des journées immortelles dans l'histoire de l'humanité (...) Qu'on nous laisse nous réjouir dans la minute présente ! ».(10)

Le 31 octobre c'est le lancement de « La Voix des Femmes ». Cet hebdomadaire est le fruit de la volonté d'un groupe de femmes et d'hommes de gauche et pacifistes. La directrice est Colette Reynaud et Louise Bodin occupe la fonction de rédactrice en chef.

D'emblée la rédaction qui ne peut pas ouvertement se présenter comme pacifiste, sous peine de disparition du journal, affiche la couleur qui tire ostensiblement sur le rouge. Le sous-titre : « Groupons-nous et demain... » ne laisse que peu de place aux doutes concernant les convictions des rédacteurs.

1918 : c'est la paix. Mais à quel prix ?

Catastrophée par ce qu'elle voit autour d'elle : misère, grève, famine... toutes ces séquelles de cette guerre inutile, la quadragénaire est persuadée que seul le pacifisme est la solution aux maux du monde.
Elle lance un appel en faveur de « l'Internationale Socialiste des Femmes »(11) et entreprend de soutenir voire de lancer de nombreuses campagnes humanitaires via les colonnes de « La Voix des Femmes » sans pour autant délaisser son combat féministe.

Petit à petit l'idée que le communisme est la voie salvatrice de ce monde fait son chemin dans l'esprit de Louise Bodin. Elle a applaudi la victoire bolchevique en 17, elle soutient aujourd'hui les mutins de la Mer Noire que la France envoie en Crimée à la rescousse des contre-révolutionnaires russes.

Elle adhère à la section socialiste d'Ille et Vilaine et en juillet elle commence à écrire pour l'Humanité. En octobre 1920 nouveau pas : elle adhère à la Troisième Internationale.

L'année suivante c'est le Congrès de Tours qui marque la rupture entre socialistes et communistes. Louise adhère au PCF dont elle deviendra secrétaire de la section d'Ille et Vilaine, quitte « La Voix des Femmes » et monte « Le journal des Femmes Communistes ».

Pour conclure laissons la parole à Colette Cosnier : pour « Évoquer [ici] l'action de Louise Bodin au sein du Parti Communiste (...) il faudrait souligner toutes les contradictions qui l'épuisent et finiront par la détruire. Deux ans avant sa mort, alors qu'elle est très malade, elle écrit son dernier article, dans lequel elle rompt avec le Parti et affirme sa fidélité à Trotsky. Elle meurt le 3 février 1929. À partir de cette date, une véritable conspiration du silence (famille, ville, parti politique) la fit sombrer dans l'oubli jusqu'à la fin des années 1980... Censure ou amnésie de l'histoire : on ne savait même plus qu'elle fut une des rares journalistes à s'être élevée contre la loi de 1920 (12) dans un article de L'Humanité daté du 9 août où s'expriment toute sa violence et sa compassion pour les femmes (...) » (Louise Bodin : « L'itinéraire d'une pacifiste » in Evelyne Morin-Rotureau : Combats de femmes 1914-1918 Autrement Mémoire/Histoire)

Philippe KLEIN

Notes :

1 - Colette Cosnier est née en 1936. Elle est titulaire d'un doctorat de troisième cycle en lettres modernes. Elle a été maître de conférence à l'Université de Rennes II en Littérature Comparée. C'est une spécialiste de l'Histoire des femmes. Elle consacre une partie de ses recherches aux femmes du XIXème siècle. Colette Cosnier est l'auteure de plusieurs romans et biographies et en particulier de « La Bolchevique aux Bijoux » biographie de Louise Bodin qui fait référence.

2 - Louise Bodin : « L'itinéraire d'une pacifiste » in Evelyne Morin-Rotureau : Combats de femmes 1914-1918 Autrement Mémoire/Histoire.

3 - Ibid.

4 - Ibid.

5 - Rien que pour la seule usine Citroën, quai de Javel à Paris, ce sont 55 000 obus par jour qui seront fabriqués en 1917.

6 - Par une délibération du Conseil Municipal en date du 5 juillet 2010, la ville de Rennes baptise « rue des munitionnettes » une voie dans le nouveau quartier de la Courrouze.

7 - « La France » journal parisien de couleur radicale

8 - « Seigneur, Seigneur pourquoi m'as-tu abandonné ? »

9 - « La femme est une louve pour la femme » La France 3 juin 1917

10 - « Communiqué du 16 mars » La Pensée Bretonne 15 avril 1917

11 - L'Internationale Socialiste des Femmes (ISF) a été créée en 1907 comme organisation sœur de l'Internationale Ouvrière.

12 - Le 31 juillet 1920 est votée une loi en France qui stipule que l'avortement est strictement interdit et que la contraception est passible d'une amende.

Sources :

http://www.archivesdufeminisme.fr
http://www.cairn.info/combats-de-femmes-1914-1918
http://www.wiki-rennes.fr/Louise_Bodin
http://forummarxiste.forum-actif.net/
http://www.lariposte.com/
http://www.cndp.fr/
http://www.le-blog-de-roger-colombier.com/
http://emancipation-des-femmes.e-monsite.com/
http://www.npa2009.org
http://www.babelio.com/

Depuis le 11 juin dernier les silhouettes, à l'échelle 1.25, de Maryvonne L'Hopital, d'Eugénie Ebrel et d'Anastasie Le Bras projettent leurs ombres de bronze sur la place du Champ de Foire de Carhaix.

 

SoeursGoadec

Mais qui sont-elles ?

A de nombreux festivaliers des « Vieilles Charrues » ces noms n'évoquent rien. Et pourtant.

En s'approchant des trois statues au réalisme impressionnant on peut découvrir en lisant le texte gravé sur deux plaques - l'une en breton, l'autre en français, - l'identité sous laquelle les trois femmes sont restées, dans le cœur des amateurs de la culture bretonne l'un des symboles incontournables du chant rural entre Monts d'Arrée et Montagnes Noires.

Mais leur renommée dépasse de loin les frontières de la Cornouaille et des autres Broioù* qui constituent la Bretagne historique.

Elles naissent au début du siècle dernier à Treffrin près de Carhaix. Leurs parents, Victorine Claude et Jean-Louis Goadec ont treize enfants qu'ils initient très tôt aux ballades ou complaintes populaires en langue bretonne qu'on se transmet oralement de génération en génération ( gwerz) et à la difficile technique du chant avec tuilage, chant à danser à cappella et pratiqué à deux ou à plus (kan ha diskan).

Toute la famille chante que ce soit à la maison, au travail à la ferme ou encore à l'église.

Peu à peu la guerre – un des fils Goadec, très bon chanteur, est tué - les contraintes familiales, le travail séparent les uns des autres.

En 1956 c'est le renouveau des festoù-noz. Le phénomène prend de l'ampleur. C'est en décembre 1958 que Maryvonne, Eugénie et Anastasie avec deux de leurs sœurs : Ernestine (Tine) et Louise décident de se produire pour la première fois au fez-noz de Châteauneuf-du-Faou.

En 1964 Louise et Tine meurent.

Le trio Goadec devient de plus en plus célèbre dans la région et c'est pratiquement chaque week-end qu'elles animent les festoù-noz en entonnant des « gwerzioù » qu'on se transmet oralement ou sur des feuilles volantes et en invitant à la danse sur tel ou tel « kan ha diskan ».

En 1972 en se produisant à l'Olympia et en passant à la télévision, Allan Stivell marque le départ de ce qu'on appellera le « Premier Revival Breton ». Une réelle complicité s'établit entre le chanteur et les sœurs Goadec. Il les accompagne à plusieurs reprises sur scène.

Et en 1973 le trio se produit à Paris sur la scène de Bobino faisant se lever les spectateurs qui entament dans les travées du vénérable music-hall de la rive gauche gavottes, plinn et pach-pi...et pourtant nombreux sont ceux, dans le public qui ne sont pas bretons.

Elles se produiront devant une salle comble et enthousiaste trois soirs de suite.

En 1983 le décès de Maryvonne marque l'arrêt du trio. En 1994 la fille d'Eugénie, Louise Ebrel, elle-même chanteuse, décide sa mère à remonter sur scène pour fêter ses quatre-vingt-cinq ans.

Trois ans plus tard, en décembre 97, la mère et la fille se retrouvent à nouveau face au public pour fêter les vingt-cinq ans de scène de Yann-Fanch Kemener.

Quelques mois plus tard on enterre Anastasie. A quatre-vingt-treize ans, le 18 janvier 2003, Eugénie rejoint ses sœurs, sans doute dans le Sid**. En tous les cas les sœurs Goadec entrent dans la légende.

« Les sœurs Goadec, femmes issues du monde paysan, représentent le symbole de la réappropriation par les bretons de leur langue et de leur culture » écrit Christian Troadec, Maire de Carhaix sur la plaque apposée au pied des sculptures de la place du Champ de Foire inaugurées en juin 2014 et réalisées par l'artiste rennaise Annick Leroy.

Philippe KLEIN

* - La Bretagne historique est formée de neufs pays (broioù – bro au singulier- ) : Le Léon, le Trégor, la Cornouaille et le Vannetais pour la Breizh Isel (Basse Bretagne) et, pour la Breiz Uhel (Haute Bretagne), le Pays de Saint-Brieuc, de Saint-Malo, de Dol, le Pays Rennais et le Pays Nantais. On remarquera que pour ce dernier de nombreux responsables politiques actuels de droite comme de gauche s'obstinent à refuser son intégration à la Région Bretagne. Entêtement absurde tant sur le plan culturel que géographique et historique mais sans doute motivé par des ambitions personnelles.

** - L'autre monde Celte.

Sources : Wikipédia – l'INA – gwerz.com

 

En cette nuit de Noël 1997, sur les quais de Camaret c'est une sourde angoisse qui monte.

Depuis vingt-quatre heures, alors qu'on se prépare à la veillée de la Fête de la Nativité, en pleine tempête, la balise Sarsat du Toul an Trez, un hauturier de dix-huit mètres qui pêche la langoustine avec cinq hommes à bord, s'est déclenchée. Le bateau est en perdition au large des côtes galloises.

Quelques heures plus tard les garde-côtes de Milford-Haven repèrent des débris du chalutier.

Signe du destin, coïncidence, hasard ? La même nuit, à quelques kilomètres du port d'attache du Toul an Trez, à Douarnenez balayée par la tempête, s'éteint paisiblement Anita Conti , née Caracotchian.

 

anitaconti

 

Ainsi disparaît à l'âge de 98 ans celle qui fut relieuse, photographe, journaliste, écrivaine, celle qu'on appelait aussi : « La Dame de la Mer » et qui fut la première femme océanographe française. Ses cendres seront dispersées en mer d'Iroise, dernière traversée pour cette infatigable chercheuse des ressources halieutiques et de leur exploitation à travers les océans.

Avant de marcher, elle « barbote »

Anita Caracotchian naît à Ermont en Seine et Oise, aujourd'hui Val d'Oise, le 17 mai 1899 au sein d'une famille bourgeoise et fortunée. Son père est médecin accoucheur et dirige, à Paris, une clinique réputée, fréquentée par une clientèle aisée.
Alice et Léon, les parents d'Anita, voyagent beaucoup avec leur fille à travers toute l'Europe. Mais aussi en Vendée et en Bretagne. En effet Léon, en bon disciple de Georges Hébert chantre de la « Méthode Naturelle », est un adepte de l'exercice physique et du plein air. Et en particulier des bains de mer. Anita est âgée d'à peine plus d'un an lorsque ses parents la « jette » dans la baie de Lorient à 30 mètres du rivage.

Légende ou réalité embellie, toujours est-il que ce premier contact marin ne semble pas traumatiser l'enfant. Elle dira plus tard au sujet de cette anecdote : « Que vouliez-vous que je fisse ? J'ai barboté ! »

C'est ainsi qu'elle apprend à nager avant de savoir marcher.

Elle ne suit pas d'études traditionnelles mais elle est confiée à des précepteurs attentifs qui ouvrent son esprit à une culture humaniste.

Anita est fascinée par la mer. Elle embarque régulièrement avec des pêcheurs. « Qu'y-a-t-il dans le sol au fond ? Et qui et quoi entre le sol et la surface ? » s'interroge-t-elle déjà.

Adolescente elle se passionne de plus en plus pour la biologie. La biologie marine en particulier. Grâce à Alice, sa mère, qui fréquente l'Institut Rockroum, premier établissement français de thalassothérapie, la jeune fille rencontre de nombreux chercheurs : océanographes, zoologistes....avec lesquels elle peut tout à loisir assouvir sa curiosité.

Elle écoute « parler les livres »

anitarelieurDurant la première guerre mondiale la famille se réfugie à Saint-Trojan sur l'île d'Oléron. La jeune fille se consacre alors à la lecture, à la voile, à l'observation de la nature qui l'entoure. C'est à cette époque qu'elle prend ses premières photos. Elle a 18 ans.

La guerre terminée Anita décide de se consacrer à une de ses passions : la reliure d'art. Son indiscutable talent et ses relations lui permettent d'être rapidement reconnue. Les grandes plumes de l'époque lui confient la mise en valeur de leurs œuvres.

Amateurs et collectionneurs se pressent dans son atelier parisien : Jean de Rovéra, Francis Carco, Henri Davoust, Jean Giroudoux, Albert Khan... Ainsi elle effectue, entre autres, les reliures de : La Croisière Noire et Fumeurs d'Opium de Jules Boissière, L'Anthologie Nègre de Blaise Cendrars, Les Jeux du Demi-jour et Chant de l'Equipage de Pierre Mac-Orlan. Ce dernier la surnommera « celle-qui-écoute-parler-les-livres » Son travail est reconnu et elle obtient plusieurs prix à Londres, à New York, à Bruxelles..

En 1927 elle épouse un diplomate : Marcel Conti. Mais elle n'a jamais renoncé, loin s'en faut, à fréquenter les grands espaces marins. Petit à petit elle devient une spécialiste de la chose maritime.

Elle prend sa place parmi les hommes

Anita Conti veut dresser, pour les professionnels, des cartes de zone de pêche. Elle embarque de plus en plus fréquemment. Et dans cet univers très masculin elle sait prendre sa place. « Il ne faut pas embêter les marins. Alors je m'applique à ne jamais avoir faim, ne jamais avoir froid, ne jamais avoir soif... je me débrouille, quoi ! »

1934 : elle rédige en tant que journaliste pour le compte de l'OSTPM* différents articles dans le but de faire connaître l'océanographie. Pour ce faire elle participe à des campagnes à la mer à bord du premier navire océanique français ce qui lui permet de s'initier au travail scientifique. Egalement embarquée à bord de chalutiers elle photographie la pêche, raconte la mer et les hommes.

La seconde guerre mondiale déclarée, le ministère de la Marine réquisitionne des chalutiers pour participer au déminage du chenal de Dunkerque.

Anita est affectée à bord avec la mission de mettre sa connaissance des courants marins au service des équipages. Elle publie de nombreux articles et photos sur les conditions d'extrême danger du déminage.

livreDeux ans plus tard c'est l'Amirauté qui la charge de reconnaître au large de la Mauritanie et du Sénégal des zones de pêche qui permettront de ravitailler civils et militaires.

L'année suivante, à Dakar, l'office confie à l'océanographe l'étude des faunes aquatiques africaines. Elle travaille aux côtés de l'Institut Français d'Afrique Noire dirigé par Théodore Monot.

En 1945 Anita ne fait plus partie de l'OSTPM qui vient d'être restructuré. En 1947 le gouverneur de Dakar met fin à sa mission. La jeune femme ne peut se décider à quitter l'Afrique. Elle crée avec sa cousine une pêcherie : « Les Pêcheries d'Outre-Mer ». Mais elle est obligée, malgré le soutien de Jacques Yves Cousteau, de jeter l'éponge et elle quitte l'Afrique en 1952.

Elle dénonce la pêche excessive

Le 28 juillet de la même année à Fécamp, Anita Conti s'embarque sur un chalutier de la grande pêche : le Bois Rosé.
Elle a 53 ans et elle part pour cinq mois de campagne sur ce morutier qui fait route vers la mer du Labrador entre Canada et Groenland.

Seule femme à bord, elle est aussi la première femme à effectuer une campagne aussi longue au milieu de soixante terre-neuvas habitués à se retrouver entre hommes et seulement entre hommes durant une vingtaine de semaines.

Officiellement Anita est en « mission d'étude sur la pêche » à bord du Bois Rosé. Mais en fin de compte le vrai but de son périple halieutique est la rédaction de son récit de voyage qui vient de lui être commandé par une maison d'édition.

Malgré son sexe elle est acceptée par l'ensemble de l'équipage parce que, dit-elle : « Je suis considérée comme un marin qui a choisi un bateau pour mettre ses pieds sur son pont, sur son bois. Un marin qui pourra tout interpréter, qui ne se trompera pas dans l'interprétation. Tandis qu'un reporter... mais ça dit des énormités ! Il ne comprend rien à ce qu'il voit puisqu'il ne connaît pas le métier (...) J'ai été embarquée comme un témoin qui va apporter des connaissances nouvelles, vivra avec l'équipage comme avec des frères, et fera donc du travail qu'on attend de lui. »

Mais déjà, bien avant la notion de pêche durable et responsable, elle s'inquiète des mille tonnes de morue salée « raclées » au fond des océans.

De retour en France elle publie, en 1953, Racleurs d'Océans, récit de sa campagne à bord du Bois Rosé, et Géants des Mers Chaudes, dans lequel elle relate ses expériences africaines.

Elle devient pionnière de l'aquaculture

livre2Durant les années qui suivent elle ne cesse de combattre le gaspillage des ressources dont elle est témoin et essaie de faire découvrir des espèces peu connues comme le poisson-sabre**. Elle milite aussi pour la réutilisation des « faux-poissons » ces indésirables souvent rejetés morts à la mer.

Pionnière de l'aquaculture, dans les années soixante, elle implante, entre autres, des fermes aquacoles en Mer du Nord.
De conférences en colloques, d'articles en publications, passant d'un navire l'autre, d'un pays ici à un pays là-bas Anita Conti se bat pour mieux faire connaître l'océan, et ses ressources.

Dans cette nuit de tempête du 24 au 25 décembre 1997 « La Dame de la Mer » rejoint-elle pour cette ultime campagne ceux du Toul an Trez ?
Pourquoi pas ?

Bien souvent seule femme au milieu des hommes elle se définissait elle-même ainsi « Femme réussie plutôt que garçon manqué. »

 

Philippe KLEIN

 

* - Office Scientifique et Technique des Pêches Maritimes, ancêtre de l'IFREMER

** - Aujourd'hui victime aussi de la surpêche : selon Greenpeace 80% du stock de l'espèce ont été détruit en 30 ans !

 

Sources : Femmes d'Exceptions en Bretagne - Chloé Chamouton - Le Papillon Rouge Editeur ; Anita Conti : portrait d'archives - Clotilde Leton – Locus Solus ; Cap sur Anita Conti – www.anita-conti.org ; Anita Conti - http://fr. wikipedia.org.

Une vidéo à voir : Anita Conti, une vie embarquée  de Marc Gourden 

Romantisme et tragédie sur scène et au-delà

 

En ce matin du samedi 17 nivôse de l'an 6 du calendrier républicain, jour de l'Epiphanie (6 janvier 1798) c'est un étrange cortège qui s'arrête devant une auberge située, semble-t-il, rue de la Comédie à Lorient*.

Il s'agit de comédiens qui parcourent les routes de Bretagne au gré des engagements que les théâtres veulent bien leur proposer. Une charrette tirée par une paire de pauvres bœufs, quelques adultes et deux très jeunes femmes enceintes constituent cet équipage. Quelques jours plus tard, la plus jeune des comédiennes, elle a dix-sept ans, met au monde une fille : Marie Amélie Thomase Delaunay.

De "Boulotte" à Dorval

La petite Marie n'a que quatre ans quand elle monte pour la première fois sur les planches. Ce siècle a deux ans : Hugo voit le jour à Besançon et Dumas pousse son premier cri à Villers-Cotterêts. Un an plus tard Marie est abandonnée par son père et reste seule avec sa mère.

Nous les retrouvons à Lille ; Marie a treize ans. Sous le nom de Bourdais, le patronyme de son oncle, elle se produit dans des comédies où elle interprète d'abord des rôles d'enfants. On la connaît aussi sous le pseudonyme de « Boulotte », allusion évidente à un physique quelque peu enrobé.

Durant deux ans la mère et la fille parcourent, de théâtre en théâtre, le grand ouest de la France : Laval, Saint-Malo, Rennes, Le Mans mais aussi Pau, Bagnères, Tarbes... En 1813 les deux femmes reviennent à Lorient.

Février 1814 : l'Empereur remporte sa dernière victoire à Montereau. Chant du cygne pour l'aigle bientôt déchu. Deux mois plus tard ce sera l'île d'Elbe. Napoléon redevient Bonaparte... il abandonne le nom qui le fit connaître de tous...

... en épousant le 4 février Allan, un des membres de la troupe à laquelle elle appartient, Marie Bourdais devient Marie Dorval... elle gagne le nom qui la fera connaître de tous.

dorvalLe 19 juillet de la même année, elle donne le jour à Louise et le 30 octobre 1815 à Gabrielle. En 1816 le Théâtre de Strasbourg propose au couple un contrat intéressant. Toute la famille, y compris la mère de Marie, part pour l'Alsace. C'est durant ce séjour sur les rives du Rhin que décède, frappée par la tuberculose, la mère de Marie.

En dépit de ce dramatique événement la jeune femme continue de jouer et remporte dans la capitale alsacienne un joli succès. En 1818 elle décide de tenter sa chance à Paris.

Des débuts parisiens difficiles

Cette année-là une adolescente rebelle au caractère bien trempé arrive elle aussi dans la capitale et entre en pension au Couvent des Dames Augustines Anglaises. Elle se nomme ainsi qu'elle aime à le rappeler dans ses jeux : Aurore Amantine Lucile Dupin de Francueil... de Saxe ! Future Baronne Dudevant, nous la connaissons beaucoup mieux sous le pseudonyme de George Sand.

Pour Marie Dorval commencent alors des années difficiles. Potier** qui l'a remarquée à Strasbourg la fait engager au Théâtre de la Porte Saint Martin qu'il vient lui-même d'intégrer. Mais Marie reste cantonnée à des rôles sans éclats.

Allan, à peine sont-ils installés à Paris, est parti pour Saint-Pétersbourg attiré par un contrat jugé intéressant. Mais peu de temps après son arrivée sur les bords de la Neva il meurt. Marie a vingt ans, deux filles et elle est veuve. Elle mène une vie sentimentale agitée.

1821 : Hugo fait paraître son premier recueil de poésie : « Odes » et se voit octroyer une pension de mille francs par Louis XVIII ; à Nohant s'éteint le 26 décembre Marie Aurore de Saxe la grand-mère de la future George Sand. Elle a eu le temps de lui faire découvrir Rousseau mais aussi Aristote, Montesquieu, Pascal, Virgile, Dante, Shakespeare... Marie, elle, met au monde une troisième fille fruit de ses amours avec Alexandre Piccini, compositeur en renom et ancien Chef d'Orchestre attitré du Théâtre de la Porte Saint Martin.

En 1822 Marie Dorval est remarquée pour son interprétation de Thérèse dans un mélodrame de MM Boirie, Carmouche et Poujol : « Les deux forçats ». Cinq ans plus tard c'est la consécration absolue ! Marie Dorval triomphe dans la pièce : « Trente ans ou la vie d'un joueur » aux côtés de Frédérick Lemaître célébrissime acteur que Prévert bien plus tard immortalisera dans son film : « Les enfants du Paradis » sous les traits de Pierre Brasseur.

Le triomphe et les amours

Devenue une véritable étoile, merveilleuse tragédienne, magnifique amoureuse, Marie rayonne et éblouit le Tout-Paris. Victor Hugo dira d'elle : « Elle n'est pas belle... elle plus que belle ! » On joue la première de sa pièce : « Cromwell » dont la préface fait scandale en s'opposant aux conventions classiques telles que l'unité de temps et l'unité de lieu et devient le manifeste du Théâtre Romantique dont Marie Dorval sera l'égérie.

MariedorvalDumas, pour sa part, fait jouer sa deuxième pièce : « La noce et l'enterrement » et publie trois nouvelles : « Blanche de Beaulieu ou La Vendéenne », « Laurette ou le rendez-vous » et « Marie ».

A Nohan Aurore Dupin, Baronne Dudevant par son mariage, entame une liaison avec Stéphane Ajasson de Grandsagne. Cette aventure sentimentale met en péril son mariage. Alfred de Vigny qui a rang de capitaine quitte l'armée et prépare son entrée dans le monde littéraire.

En 1829 Marie épouse Jean Toussaint Merle, journaliste, auteur dramatique et nouveau directeur du Théâtre de la Porte Saint Martin qu'elle trompe rapidement en devenant la maîtresse d'Alexandre Dumas***

Les 27, 28 et 29 juillet 1830 Paris se soulève. Ce sont les « Les Trois Glorieuses ». Trente-deux ans après Hugo évoquera ces moments en mettant dans « Les Misérables » Marius et Gavroche sur les barricades. Le 2 août Charles X, dernier des Bourbon régnant, abdique. Le 9 il n'y a plus de Roi de France mais un Roi des Français : Louis-Philippe. C'est le début de la Monarchie de Juillet.

En septembre Alexandre Dumas présente Alfred de Vigny à Marie***. Ils deviendront amants quelques temps plus tard. Leur liaison est passionnée, tumultueuse. Alfred est jaloux comme un tigre. Marie le quitte pour Jules Sandeau qui fut quelques années auparavant amant fou de George Sand.

Le 17 août 1838, Alfred de Vigny, qui de son côté est tombé amoureux d'une jeune américaine de vingt ans : Julia Dupré, note dans son agenda ce simple mot : « Rupture ». Jules et Marie rompront en 1840.

George Sand lui avait écrit en 1833 après l'avoir vu jouer pour lui dire son admiration. Il s'est noué entre les deux femmes une amitié tendre... très tendre diront certains. Dans une de ses lettres à Laure Decerfz George écrit : « Je vois dans une intimité tutoyante Madame Dorval (...) Ce n'est pas une amie que je puisse te comparer à coup sûr, aussi puis-je te dire que j'en suis folle, sans rien ôter à ma tendresse pour toi... »

L'auteure berrichonne lui offre le premier rôle de sa pièce : « Cosima » qu'elle interprète à la Comédie Française le 29 avril 1840. La critique éreinte la pièce. Il n'y aura que sept représentations. Mais ce n'est pas la première fois que Marie se trouve sur la scène de « La Maison de Molière »

La pauvreté et la mort

Cinq ans avant, Hugo, Vigny, Dumas se sont battus pour qu'elle joue au Français. Et là c'est un triomphe. La pièce ? « Chatterton » d'Alfred de Vigny. Marie y est bouleversante. Louis Philippe qui à l'origine aurait préféré voir Mademoiselle Mars tenir le rôle de Kitty Bell fait porter à Mademoiselle Dorval, le soir de la première, une gerbe de fleurs.

Incontestablement Marie Dorval demeurera l'une des plus grandes artistes dramatiques du 19ème siècle. Elle aura joué les plus grands auteurs du temps : Victor Hugo, Alexandre Dumas, Alfred de Vigny, George Sand et tant d'autres célèbres à l'époque et moins connus aujourd'hui. Elle aura aussi été une grande amoureuse. Enfin elle sera restée toute sa vie une femme indépendante et libre.

tombedorvalMarie se meurt, pauvre, le 20 mars 1849. Elle a cinquante et un ans. Elle ne s'est jamais remise de la mort de Georges son petit-fils adoré à l'âge de quatre ans et demi. Dumas est à son chevet et passe la nuit à trouver les cinq cents francs qui lui permettront de payer une tombe provisoire et éviteront à Marie la fosse commune.

René Luguet, gendre et ancien amant de la comédienne se débat dans les mois qui suivent pour obtenir les fonds qui permettraient l'inhumation de Marie Dorval dans la tombe de son petit-fils. On donne des représentations théâtrales. Las ! Les huissiers saisissent les recettes. Marie était terriblement endettée.

Dumas, encore lui, apprend les difficultés dans lesquelles se débat le malheureux René. Il publie dans le journal « Le Mousquetaire » une lettre à George Sand faisant appel à la générosité des lecteurs. Ca marche ! Cinq ans après son décès on exhume le corps de la tragédienne et elle rejoint son petit-fils.

Le rideau peut enfin définitivement tomber. Marie et Georges reposent au cimetière Montparnasse.

Philippe KLEIN

 

* - Cette rue de la Comédie est aujourd'hui baptisée rue Auguste Nayel pour une partie et rue Marie Dorval pour une autre. Un théâtre y fut construit en 1772 et détruit pendant les bombardements de janvier 1941. Selon certaines sources (Télégramme de Brest) l'auberge où naquit Marie Dorval se situait dans cette rue. Clin d'œil du destin ?

** - Charles Gabriel Potier né le 23 octobre 1774 et mort à Paris le 20 mai 1838 est un comédien qui fut célèbre dans l'emploi des comiques de vaudevilles.

*** - Si les biographes de Marie Dorval s'entendent à confirmer la liaison de la comédienne et de l'écrivain, ils divergent sur la chronologie des événements. Pour certains Marie aurait eu une aventure avec Dumas qui lui aurait ensuite présenté Vigny au charme duquel elle aurait succombé, pour d'autres Mademoiselle Dorval aurait trompé Alfred de Vigny avec l'auteur des « Trois Mousquetaires »

 

Sources :

« Mademoiselle Mars et Marie Dorval » sur le blog de Jacqueline Baldran
« Les carnets d'Eimelle : Marie Dorval ».
Marie Dorval et George Sand
« Marie Dorval, grande interprète du théâtre romantique » http://chrisagde.free.fr/histemprestrep/mariedorval.htm
« Femmes d''exception en Bretagne : Marie Dorval » Chloé Chamouton – Le Papillon Rouge Editeur –
« George Sand – La lune et les sabots » Huguette Bouchardeau – Editions Robert Laffont –
Wikipédia.org