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Elle parle vite ; elle marche vite. Toute sa belle énergie, elle semble la mettre au service d'un travail un peu hors norme.

Des défis, Véronique Sousset en a déjà relevé pas mal. Depuis avril 2020, elle dirige la prison des femmes de Rennes, une mission qu'elle veut vivre comme un vrai service public. « Il ne faut jamais oublier pour qui on travaille – dit-elle – même si, ici, les usagères sont contraintes ».

Son projet : faire de la détention un lieu « ouvert » autour de deux points d'attention : la citoyenneté et les spécificités liées aux femmes.

 

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Un rendez-vous en prison n'est pas tout à fait un rendez-vous ordinaire. Derrière les hauts murs, le cliquetis répété des portes qui se referment, les effets personnels laissés en consigne et les portiques de sécurité sont peu accueillants. Pourtant, une fois poussée la porte du bâtiment administratif, le long couloir aux multiples portes peintes en bleu et les tableaux accrochés aux murs rappellent n'importe quelle administration. Les fenêtres ne portent pas de barreaux et s'ouvrent sur la ville. Vue imprenable sur le nouveau quartier de la gare.

C'est dans cet univers que Véronique Sousset travaille chaque jour depuis le printemps 2020. « Je ne me sens pas enfermée – dit-elle – Chaque jour, bien sûr, il faut passer le portique de sécurité, se délester de tout ce qui sonne, ce n'est pas anodin, mais c'est important d'être exemplaire. Ne pas être sur le qui-vive sans arrêt mais rester attentif, ne jamais oublier les règles de sécurité mais rester créatif ! »

Femme de défis, Véronique Sousset a déjà une jolie carrière derrière elle quand elle franchit les portes du Centre Pénitentiaire des Femmes de Rennes, le seul en France entièrement dédié aux femmes. Après des études de droit, cette Quimpéroise d'origine se tourne vers l'administration pénitentiaire par intérêt pour le milieu carcéral sur lequel elle a rédigé son mémoire de Master 2. « On a parfois l'intuition – estime-t-elle – d'un lieu, d'une place où on pourrait peut-être servir. Et puis, par mon éducation, j'avais le service public un peu chevillé au corps ».

Des missions courtes qui s'enchaînent par « obligation de mobilité »

Depuis vingt ans, Véronique Sousset a dirigé plusieurs établissements de détention (Caen, Brest, Nantes, Saint-Maur), fait un passage par la direction interrégionale Grand Ouest et occupé un poste « plus stratégique et politique » de directrice de cabinet auprès du directeur de l'administration pénitentiaire rattaché au ministère de la Justice. Une énumération qui pourrait suggérer qu'elle a du mal à rester en place mais qui reflète surtout une particularité de ses fonctions. « On a dans nos statuts une obligation de mobilité » expose-t-elle , assurant également être « d'une nature assez curieuse ».

Entre-temps, elle est devenue avocate pendant cinq ans. Une « parenthèse enchantée » qu'elle ne regrette pas mais qui correspond moins à ses attentes ; « le libéral – plaisante-t-elle – ne rime pas avec liberté ».

Toutefois, cette expérience pour laquelle elle prête serment en 2008 l'amène au cœur d'un procès très médiatisé en 2012, celui d'un père accusé de maltraitances ayant entraîné la mort de son enfant. Une nouvelle aventure pour elle, celle d'être vue comme « l'avocate d'un salaud » qu'elle raconte dans son livre "Défense légitime" publié en 2017.

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Pour Véronique Sousset, son livre "n'est pas le récit d'une expérience vécue mais bien celui de la rencontre avec cet homme que tout le monde désignait comme un monstre"

 

« On me disait – se souvient-elle – comment peux-tu défendre un monstre pareil ? Moi, je n'avais pas rencontré un monstre mais un homme qui avait commis des faits monstrueux ; c'était compliqué à expliquer. Alors, comme l'écriture est une de mes passions, j'ai écrit ce livre pour répondre à cette question et sa publication est une fierté pour moi ! »

Une priorité : « promouvoir les liens dedans-dehors »

De retour à l'administration pénitentiaire, Véronique Sousset s'installe donc à Rennes. Elle sourit aujourd'hui au souvenir de ces situations particulières auxquelles elle apprend à s'adapter : « j'étais arrivée à Brest à l'été 2003 en pleine canicule, j'arrive à Rennes au printemps 2020 en plein confinement ! » Comme à la Centrale de Saint-Maur, elle doit diriger un établissement dédié aux longues peines mais cette fois-ci, entièrement féminin. « On est égaux avec les hommes, certes – dit-elle – mais ce n'est pas pour ça qu'on est semblables. »

Avec la gestion de la crise sanitaire, elle doit aussi relever le défi de maintenir ce qui dit-elle est une priorité pour les femmes : les liens familiaux. « C'est pour elles, une pré-occupation – déclare-t-elle – c'est-à-dire une occupation primordiale, avant toutes les autres. J'ai eu à cœur de l'entendre et on a mis en place l'accès aux téléphones en cellules mais aussi la visiophonie ». Dans son livre, elle décrit ainsi sa vision de la prison : « Derrière les hauts murs, on marche, on pense, on se construit, on se redresse ».

Femme elle-même, elle est sensible aux « besoins différents » des détenues notamment concernant l'habillement ou l'esthétique, tout ce qui dit-elle contribue à l'estime de soi. « Toutes ces femmes ont vocation à revenir dans la communauté – soutient Véronique Sousset – je ne renie pas la mission de sécurité, mais je veux aussi favoriser la réinsertion. On a la chance d'être un établissement en centre ville, on peut avoir de nombreux partenariats et ainsi promouvoir les liens dedans-dehors, à l'exemple de ce que l'on fait avec Citad'elles. Je veux une prison ouverte ! »

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A l'occasion de la fête de la musique, Véronique Sousset se souvient « d'un moment incroyable avec la musique qui enveloppait tout l'espace » de l'hexagone.

Une ambition qu'elle décline notamment en maintenant, malgré les restrictions sanitaires, des temps forts qu'ils soient citoyens comme lors des élections départementales et régionales ou culturels comme la fête de la musique ou les fêtes de fin d'année. L'hexagone (la cour intérieure au centre des bâtiments de détention) sonorisé pendant plusieurs heures par une playlist constituée par les détenues ou un concours de décorations de Noël dans les étages sont des projets dont elle se réjouit. « L'enfermement désocialise, il faut être très vigilant à cette question-là ; la peine, c'est la privation de liberté et on fait en sorte que ce ne soit que ça !» défend-elle.

Travail d'équipe et « subtil équilibre » entre l'administration et la détention

Véronique Sousset est à la tête d'une « petite entreprise » de 180 employé.es et près de 200 usagères avec lesquelles elle s'engage à garder un lien régulier. Si tout le personnel de surveillance est féminin, parce que certains gestes professionnels ne peuvent être effectués par des hommes sur des femmes, l'ensemble de l'équipe est mixte car rappelle Véronique Sousset, « la société est mixte ».

« Je ne suis pas directrice seule – insiste-t-elle – il y a beaucoup de relais, c'est un travail d'équipe. C'est parfois difficile de ne pas se laisser happer par les tâches administratives, mais on n'est pas coupés de la détention ; c'est un subtil équilibre. »

« Ce qui me plaît dans la vie, c'est de provoquer et de résister – écrit Véronique Sousset dans son livre – Et puisque la vie est une expérience, alors je la tente ». Son prochain défi sera d'accueillir dans quelques semaines des femmes condamnées pour faits de terrorisme. Un quartier de prise en charge de la radicalisation est en cours de travaux à Rennes, une première en France voire en Europe.

Une nouvelle organisation à prévoir mais aussi un nouveau chantier de réflexion pour Véronique Sousset, celui de « l'évolution de la population carcérale ».

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Le CPF de Rennes, à deux pas du centre ville, occupe un terrain de 9 hectares où est également présente une maison d'arrêt ; « une petite société à la loupe où tout est exacerbé » décrit Véronique Sousset.

 

Geneviève ROY

Pour aller plus loin :

lire le livre de Véronique Sousset, Défense Légitime, éditions du Rouergue (2017) et consulter en ligne, Citad'elles, le féminin sans barreaux, projet expérimental mené au CPF de Rennes depuis 2013