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Marlise Duval-Foucault est originaire du Cameroun. Elle préside à Rennes l'association CESA dont les actions de solidarité internationale permettent à des femmes du Cameroun mais aussi d'autres pays d'Afrique Centrale d'accéder à une certaine autonomie.

A l'occasion de l'exposition photos « Vis ma vie de femme au Cameroun » proposée à la MIR début octobre puis à la Maison de Quartier de Villejean, l'association a souhaité organiser une rencontre virtuelle avec Evelyne Ndipondjou, sociologue camerounaise spécialiste des questions d'égalité.

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Mise à disposition de terres agricoles, vaccination en milieu rural, parrainage scolaire... les actions menées par l'association CESA en Afrique Centrale sont nombreuses. Pour sa présidente, Marlise Duval-Foucault, « ce n'était pas l'objectif de départ, mais la réalité de cette partie du monde fait que ce sont majoritairement des femmes et des petites filles qui bénéficient de cette solidarité ».

La récente exposition photo a permis de mieux faire connaître à la fois le travail de l'association et la réalité de la vie des femmes dans cette partie de l'Afrique. L'occasion aussi de dialoguer en direct – par téléphone interposé – avec Evelyne Ndipondjou, sociologue camerounaise spécialiste des questions de genre et vice-présidente d'une association de promotion des droits des femmes.

Nous vous proposons quelques extraits de ses propos sur différents thèmes abordés lors de cette conférence.

Avoir des modèles, être un modèle

« Mon grand-père maternel m'a énormément inspirée. C'était un homme d'affaires très riche qui contre toute attente a décidé de léguer ses biens à ses fils et à ses filles alors que selon la tradition de mon ethnie d'origine, les filles n'héritent pas. Il est décédé il y a quarante-six ans et il disait : "moi, je n'ai pas de fils, je n'ai pas de filles ; j'ai des enfants. Ils sont tous mes ayants-droits donc mes héritiers !"
Mon second modèle, c'est ma mère qui a été toute sa vie une vraie guerrière. Toutes les femmes de ma famille sont des guerrières qui se sont battues, qui ont bravé les traditions, les habitudes socio-culturelles pour aller au-delà de ce qu'on attendait d'une femme selon le point de vue de leur époque. Ma mère a toujours été là pour moi ; elle a joué plus que le rôle de la maman en étant une grande motivatrice pour moi. Quand je faiblissais, je la regardais et je me disais : dans cette situation, ma mère n'aurait pas faibli ; je me relevais et je me battais.
Mon troisième modèle, c'est ma première patronne. C'est une féministe convaincue. Elle m'a donné la passion de la promotion des droits humains en général et des droits des femmes. Elle ne considère pas un être humain selon son sexe ; elle considère un être humain selon ses valeurs, selon ses compétences, ses capacités. Elle utilise énormément l'approche de discrimination positive pour permettre aux femmes d'accéder à des postes de décision. Je suis la première à avoir pu bénéficier de cette stratégie et j'ai continué sur cette même lancée.
Et puis, évidemment, sur la thématique des droits des femmes, il y a Simone de Beauvoir qui m'a énormément inspirée.
EvelyneJe souhaiterais moi aussi être un modèle notamment pour mes deux filles, mais aujourd'hui c'est difficile. L'image de la femme transmise par les réseaux sociaux qui met en avant la recherche de maris riches conjuguée à la réalité du chômage développent l'idée que ça ne sert à rien de se fatiguer à l'école. Ma propre fille pense que c'est trop de travail pour arriver à mon niveau ! »

La place d'une femme dans la société camerounaise

« Dans ma famille, on n'a jamais considéré les femmes de la même manière parce qu'elles font des choses que font les hommes. Mais dans la société camerounaise même aujourd'hui une femme est éduquée pour servir et être à la disposition de sa famille d'abord puis, comme épouse, de la famille de son mari. Les femmes sont sans cesse en situation d'attente ; elles attendent qu'un homme, leur mari, travaille pour elles. Dans nos communautés, on dit : les femmes ne parlent pas, leur place est à la cuisine ! Pour moi, une femme doit être quelqu'un qui a des idées, qui propose, qui fait avancer sa famille et sa communauté. J'ai cinquante ans ; les femmes de ma génération avaient un peu su dépasser cette mentalité d'attentisme mais avec la génération de nos filles, on constate son retour. Nous, les féministes, nous sommes extrêmement déçues. »

Etre féministe au Cameroun

« Chez nous, les mouvements féministes sont considérés comme des mouvements de femmes frustrées. Elles n'ont pas vraiment voix au chapitre. Néanmoins, ce sont elles qui font avancer la réflexion. Parmi les exemples les plus marquants, elles ont obtenu qu'une femme se passe de l'autorisation de son mari pour avoir un passeport [loi en vigueur jusqu'en 1990 – nldr] ou encore qu'on puisse entrer dans une administration en pantalon ; en 1992, elles ont manifesté devant le Parlement, toutes vêtues de pantalons, pour obtenir cette liberté.
Il y a beaucoup de choses qui ont été faites par les mouvements féministes même si c'est difficile de se dire féministes sans être marginalisées, traitées de frustrées ou de lesbiennes.
Actuellement, au Cameroun, le combat des féministes concerne la loi commerciale qui est très défavorable aux femmes mariées. Aujourd'hui encore un mari a le droit de fermer le commerce de son épouse dès qu'il estime que cette activité nuit à l'harmonie de la famille. Et si c'est lui qui fait faillite, au moment de brader ses biens pour rembourser les dettes, le patrimoine personnel de l'épouse peut parfaitement être saisi. »

Gérer les violences conjugales

« Beaucoup de programmes – et notre association en fait partie – font de la sensibilisation pour la réduction des violences conjugales. Mais le problème c'est le dispositif de prise en charge des femmes victimes qui est extrêmement limité et insuffisant. Il faudrait plus de refuges ; il y en a quelques-uns dans les grandes villes comme Douala ou Yaoundé mais ils sont saturés. Les femmes sont obligées d'aller squatter chez des copines, deux trois jours c'est déjà beaucoup, après il faut repartir. Et pas question pour elles de se réfugier dans leurs familles où elles seraient culpabilisées. Quand elles réussissent à s'éloigner d'un conjoint violent, à plus de 80% elles y retournent parce que pour la société camerounaise, c'est une honte d'être une femme divorcée. Une honte pour elle-même et une honte pour sa famille. Elles font rarement appel à la justice car, là aussi, elles subissent la pression communautaire. Il ne peut y avoir condamnation qu'en cas de meurtre sinon ça reste considéré comme un problème familial, une affaire privée, qui doit se régler à l'amiable. La loi prévoit des peines d'emprisonnement assorties d'amendes mais elles ne sont jamais appliquées car les victimes ne vont jamais jusqu'aux procès. (…) Pour des associations comme la notre, la solution préconisée aujourd'hui est de faire de la masculinité positive, c'est-à-dire ne plus travailler uniquement avec les victimes mais aussi avec les auteurs pour les sensibiliser à l'égalité entre les femmes et les hommes et les amener à changer leur mentalité »

Propos recueillis par Geneviève ROY

Pour aller plus loin

CESALa réflexion de l'association CESA se poursuivra durant le prochain Festisol, festival des solidarités, organisé en novembre sous l'égide de la MIR avec de nombreuses associations rennaises de solidarité internationale. Un nouveau temps fort sera proposé avec le Cameroun puisque la soirée de lancement du festival, le 12 novembre, permettra un dialogue en visio-conférence avec Maître Alice Khom, première femme avocate du Cameroun, spécialiste des questions de droits des femmes et des minorités sexuelles.

Voir le programme de Festisol

Voir l'exposition « Vis ma vie de femmes au Cameroun » photos de Thomas Duval, Maison de Quartier de Villejean-Rennes du 23 au 30 novembre

Photo 2 : Evelyne Ndipondjou - photo 3 : lors du vernissage de l'exposition, Marlise Duval-Foucault et son mari Thomas, photographe, ont imaginé un « atelier égrainage d'épis de maïs » pour présenter le nouveau projet de CESA qui prévoit d'équiper des femmes camerounaises de machines pour faciliter leur travail quotidien.