missafrica2015

Comme chaque année, l'association ACZA avait choisi la journée internationale de lutte contre l'excision pour proposer deux rendez-vous à Rennes.

Dans un temps de réflexion et de témoignages, Martha Diomandé a rappelé les objectifs de l'association qu'elle préside et notamment le travail de sensibilisation en Côte d'Ivoire.

Le soir, l'élection de Miss Africa était une nouvelle fois l'occasion de mettre à l'honneur les jeunes filles qui s'engagent par ce défilé à transmettre dans leur environnement proche, familles et ami-es, le message de l'ACZA.

 

 

 Miss Africa fêtera l'an prochain ses dix ans. Le rendez-vous annuel de l'association ACZA à Rennes n'a plus désormais à se justifier. Loin des podiums habituels des défilés de miss, cette soirée a surtout pour objectifs de mettre en valeur la lutte contre l'excision et de récolter des fonds pour poursuivre un travail déjà bien engagé en Côte d'Ivoire, le pays d'origine de Martha Diomandé, présidente de l'ACZA.

Convaincre mais pas condamner

Pour elle, lutter contre l'excision n'est en aucun cas lutter contre ceux qui la pratiquent. Dans son village de Côte d'Ivoire, l'exciseuse était sa grand-mère et elle-même était destinée à prendre la suite. Aujourd'hui, son association compte 150 femmes ivoiriennes que les bénévoles de l'ACZA, et notamment Claudie Robert, une sage-femme engagée aux côtés de Martha, rencontrent trois fois par an.

Au bout de cinq ans, le message semble bien compris. Les arguments employés notamment ceux liés à la santé des femmes ont fait leur chemin. « Notre rôle – souligne Claudie – c'est d'aller discuter et de former les matrones (les exciseuses – ndlr) pour leur dire que tous les problèmes rencontrés par les femmes au moment de leurs règles, dans les rapports sexuels et lors des accouchements, sont liés à l'excision. »

ACZA1Inutile de condamner, dit de son côté Martha, mieux vaut sensibiliser. Pour elle, l'excision répond d'abord à une tradition et si elle perdure malgré les conséquences graves qu'elle occasionne, c'est par pure ignorance. « Quand j'ai été excisée – raconte-t-elle – je n'ai pas lu dans les yeux des femmes qu'elles voulaient me tuer mais seulement que je sois comme elles. C'est la tradition et on ne peut pas leur dire : vous êtes des criminelles. Il faut les former et leur expliquer sans les blesser ! »

Pour les deux femmes, si le combat est à mener en Afrique, il doit aussi se faire ici, en France. C'est pourquoi l'ACZA s'est fixé l'objectif d'ouvrir le débat. Pour que les jeunes filles (voire les petites filles) ne se retrouvent plus à subir une excision durant des vacances « au pays » sans comprendre ce qui leur arrive. Pour que des femmes excisées dépassent le tabou et arrivent à en parler, entre elles et avec des services de santé qui parfois peuvent leur permettre de se reconstruire. C'est le message des deux jeunes femmes qui ont accepté de témoigner de façon anonyme.

 

« Mon père m'a dit qu'une femme doit être propre ! »

« J'ai 26 ans - raconte la première jeune femme -  J'ai subi l'excision en 1999 lors d'un premier voyage dans le pays d'Afrique d'où sont originaires mes parents ; je suis née en France. Ma mère nous a emmenées dans un village car mon père nous avait proposé d'aller dire « bonjour » à la famille. J'étais avec trois de mes sœurs. Mon père, lui, savait qu'on y allait pour l'excision car c'est ma grand-mère paternelle qui avait pris la décision. Ma mère n'était pas au courant. J'avais onze ans. Ça s'est passé dans une cour ; il y avait du tam-tam pour couvrir le bruit. Mes sœurs sont passées ; j'ai été la dernière. J'ai voulu prendre la fuite. Plusieurs personnes, sept exactement, m'ont plaquée. L'exciseuse avait une lame Gillette avec des ciseaux. Elle a utilisé de la tomate concentrée comme cicatrisant. Juste après moi, il y avait des bébés. Aujourd'hui, je me souviens encore du visage de mon exciseuse.
Le lendemain de l'excision, il y a eu une fête. Il fallait porter des boubous blancs avec des foulards pour bien montrer qu'on avait été excisées. J'étais choquée qu'on nous demande de nous habiller et de danser après avoir vécu ça !
Quand on est rentrés en France, mes parents ont dit que si on parlait de l'excision aux gens, on pouvait en mourir, ça allait être un sort. Donc, on ne parlait pas.
Quelques années plus tard, j'ai vu le film « Fatou, la Malienne » et j'ai mis un mot sur ce qui m'était arrivé.
Un jour, j'ai eu le malheur de demander à mon père pourquoi j'avais été excisée. Il m'a répondu que c'était obligatoire parce qu'une femme doit être propre.
J'avais honte de moi ! Même entre sœurs, on n'en parlait pas ! Un jour, une de mes sœurs m'a appelée et m'a dit : je me suis faite opérer. Elle s'était faite opérer par le docteur Foldes (à Paris - ndlr) et m'avait ramené un livre « Victoire sur l'excision ». J'ai pris le temps de le lire.
En 2013, j'ai eu un déclic. J'avais quitté le foyer de mes parents ; j'étais hébergée et à moitié dans la rue. J'ai rencontré une infirmière sociale qui m'a dit qu'à Rennes, ils faisaient l'opération de réparation de l'excision. Dès qu'elle m'a dit ça, j'ai pris rendez-vous. J'ai obtenu une consultation un mois plus tard. Ils m'ont laissé quelques mois pour réfléchir ; j'ai rencontré des sages-femmes, le chirurgien puis je l'ai fait. Ça fait un an et demi, c'était en novembre 2013.
J'ai dû mentir à ma famille suite à l'opération. J'ai dit que je m'étais fait enlevé un kyste aux ovaires. J'ai menti à mon père. J'ai eu envie de le dire à ma mère ; c'est elle qui nous a emmenées là-bas ! Mais je ne peux pas lui dire.
Je me suis faite opérer mais aujourd'hui je souffre toujours autant. Comme c'est greffé, je ne suis pas encore habituée. Mon corps a changé.
Je ne supporte plus la vue des lames Gillette, ni des boites de tomates concentrées !
Le lendemain de mon opération, mon ex-petit ami m'a lâchée ; il savait qu'on n'allait plus pouvoir avoir de rapports pendant un an ou deux. Puis, j'ai eu quelqu'un d'autre mais j'avais peur des rapports ; je lui ai dit, il m'a respectée mais il n'a pas attendu. Aujourd'hui, j'ai toujours aussi peur des rapports. J'espère pouvoir rencontrer la bonne personne, celle qui va me comprendre »

 

« Je commence à songer à une vie amoureuse »

« Mes origines ont fait que j'ai subi l'excision, pourtant j'ai grandi dans un milieu où tout le monde n'était pas excisé et j'ai été à l'école - témoigne une deuxième jeune femme -  Mon excision a été faite alors que j'avais dix ans ; c'était pendant les vacances. Toutes les filles du village allaient être excisées ce jour-là ; comme je me trouvais là, il fallait que je le fasse ! Ma mère et son entourage proche tenaient beaucoup à la tradition ; mon père n'y tenait pas, mais il est décédé lorsque j'avais huit ans, donc mes deux autres sœurs n'ont pas vécu ce que moi, j'ai vécu.
Ce que j'ai subi n'était pas une excision, c'était une infibulation. Après, j'ai eu du mal à me relever ; j'ai été très malade pendant plus d'un mois. J'avais des difficultés à uriner et le traumatisme est resté. Je ne pouvais pas me débarrasser de cette souffrance dans mon pays à cause de ma famille.
L'excision est un tabou. La première fois que j'ai eu le courage d'en parler, la toute première fois de ma vie, c'était au réseau ville-hôpital à Rennes. Un conseiller m'a dit que je pouvais envisager une consultation à l'hôpital sud, qu'il y avait des soutiens pour ça, pour aider les femmes excisées.
On m'a expliqué que je pouvais avoir une prise en charge, une aide pour l'opération.
L'excision était un gros complexe pour moi et me causait beaucoup de douleurs par exemple pendant mes règles.
J'ai décidé de rencontrer le chirurgien. Quand je me suis rendue à la consultation gynécologique, on m'a dit qu'il s'agissait du niveau le plus haut de l'excision ; c'était un vrai traumatisme pour moi !
J'ai beaucoup hésité à propos de l'opération. J'avais peur d'aller contre cette tradition et j'avais peur aussi de mon retour au pays, de ce que je pourrais subir, des jugements, de tout !
J'ai bénéficié d'une aide psychologique qui m'a permis de trouver le courage de le faire. Et puis, il y a eu un élément déclencheur. En février 2014, alors que j'étais à République, j'ai été prise d'un malaise important dû à mes règles et à la douleur de l'excision. J'étais comme paralysée et prise de tremblements, je ne pouvais pas tenir sur mes deux pieds. Quelqu'un a appelé une ambulance ; j'ai été emmenée aux urgences, j'ai eu des calmants, j'ai vu un médecin et ça a été le déclic.
C'est ce qui m'a poussée à ne plus supporter ça un mois de plus !
En plus de ça je savais les risques pour ma vie sexuelle et je ne pouvais même pas imaginer accoucher ! Avec l'aide des psys, j'ai réussi à penser à moi, à mon bien-être !
Le 27 mars 2014, c'est une date que je n'oublierai jamais. C'est comme un miracle. Je ne pensais pas un jour pouvoir me débarrasser de l'excision.
Je n'ai pas eu d'anesthésie générale. J'avais besoin de voir pour me rappeler de ces images.
On s'est très bien occupé de moi ; des personnes m'aidaient, me soutenaient. Un chirurgien d'origine africaine a secondé Monsieur Harlicot. En salle de réveil, pendant quelques heures, j'ai dormi. Puis de retour dans ma chambre, les douleurs ont commencé, mais les médecins avaient anticipé, ils m'ont donné des médicaments. Rien à voir avec les douleurs que j'ai connu avec l'excision.
Les premiers jours, c'était difficile pour bouger. Mon clitoris étant sorti, c'était douloureux. Je marchais tout doucement. Et puis ça a été de mieux en mieux ; il fallait juste faire attention à ne pas déranger la plaie. A ma grande surprise, l'urine ne me brûlait plus.
Je ne suis plus complexée comme avant ; je me sens comme toutes les autres femmes. Je ne regrette rien, je suis très heureuse. J'aimerais que toutes les filles qui ont été excisées avec moi puissent bénéficier de cette opération et j'encourage toutes les jeunes femmes excisées à faire cette opération. Je commence à songer plus facilement à une vie amoureuse et je suis pleine d'espoir grâce à cette opération. Par contre, le jugement des gens de ma communauté me fait toujours peur, même ici, c'est pour ça que je souhaite garder l'anonymat. »

 

ACZA2Des femmes comme les autres

« Le chemin de la réparation reste un choix personnel » commente Martha après la lecture des témoignages. Elle qui reconnaît avoir mis des années avant de pouvoir parler de sa propre excision, en est certaine : elle ne fera jamais le choix de la réparation. « J'ai le courage aujourd'hui de dire « stop » et d'encourager la jeune génération – dit-elle – je suis forte pour mener ce combat mais je ne suis pas assez forte pour prendre la décision de me coucher sur une table d'opération. J'ai été excisée dans un autre contexte où j'avais été préparée ; c'était un passage à l'âge adulte. Vous, la jeune génération, on vous vole quelque chose ! » Et concernant la réparation, elle dit encore : « on est en France, vous avez la possibilité de devenir des femmes comme les autres ! »

Un message qu'a bien compris cette jeune femme qui se lève dans l'assistance pour prendre la parole et témoigner spontanément. « J'ai besoin de parler et que les autres m'entendent » dit-elle. Après avoir raconté brièvement son histoire de femme sans plaisir que les hommes délaissent et qui se retrouve seule avec quatre enfants « de pères différents » et parlé de sa fille sauvée de justesse alors que sa grand-mère paternelle s'apprêtait à l'exciser, elle dit sa décision de se faire réparer. Une nouvelle victoire pour Martha !

Geneviève ROY

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