La moitié des migrants qui arrivent en France sont des migrantes et de plus en plus elles sont seules avec le statut de cheffes de famille. Leur situation, disent les associations qui travaillent sur ce sujet, est un miroir grossissant de la situation faite à toutes les femmes. Elles sont souvent invisibles, victimes d'analyses où l'approche du genre n'est jamais prise en compte. La récente rencontre nationale des associations de promotion des droits des femmes migrantes à Rennes a permis de rappeler que les chiffres nationaux confirment la réalité en Bretagne où la Cimade accueille les primo-arrivants et les accompagne dans leurs démarches de demande de papier. Une situation qui se complique à Rennes depuis quelque temps selon Johanna Abolgamessi, co-présidente de la Cimade 35, à cause de la pénurie d'hébergement due à la régionalisation des démarches.

Fin novembre la rencontre nationale des associations de promotion des droits des femmes migrantes avait lieu à Rennes. Depuis six ans, cette rencontre annuelle se déroule à Marseille ; pour la 7ème édition, c'est donc la capitale de la Bretagne qui avait été choisie pour recevoir les représentantes de la Coordination pour le Lobby Européen des Femmes (CLEF), l'Agence de Développement des Relations Interculturelles pour la Citoyenneté (ADRIC) ou encore le Forum des Organisations Internationales Issues des Migrations (FORIM).
Pour tous les acteurs de la promotion des femmes migrantes en Bretagne, c'était une opportunité pour échanger sur les pratiques en cours et valoriser le travail de terrain que se soit dans le domaine socioprofessionnel avec notamment le marrainage de la MIR (Maison Internationale de Rennes) ou encore les actions de l'UAIR (Union des Associations Internationales de Rennes) mais aussi dans le domaine de la santé avec l'équipe du Docteur Harlicot qui au CHU de Rennes assure la chirurgie réparatrice des femmes victimes d'excision.
La Cimade, était venue présenter son « Petit guide pour conjuguer la migration au féminin ». L'occasion de poser quelques questions à Johanna Abolgamessi, co-présidente de l'association pour la région Bretagne.

Johanna

Quelles sont les missions de la Cimade ?

Le cœur des missions de la Cimade, fondée en 1939, est de défendre les droits des migrants. On part du principe que ça devrait être aussi facile de changer de pays que de faire un transfert bancaire d'un pays à un autre ou d'importer des produits d'un pays à un autre et que ce qui devrait vraiment être concerné par la libre circulation ce sont avant tout les hommes et les femmes de cette Terre.
Les bénévoles de la Cimade assurent l'accompagnement juridique, les conseils et les démarches administratives pour l'obtention des cartes de séjour des demandeurs d'asile mais aussi la préparation aux entretiens qui ont lieu dans le cadre de la procédure.
La Cimade est restée très longtemps la seule association à intervenir dans les centres de rétention administratifs et depuis quelques années, suite à la mise en place d'un marché public, cinq associations peuvent intervenir. Nous restons présents sur tous les centres de l'arc Atlantique et notamment au centre de rétention de Rennes-Saint-Jacques. Là, il y a deux salariés qui travaillent à plein temps. On met aussi en place certains événements comme dernièrement le Festival Migrant'scène, des temps d'animation et de sensibilisation, pour montrer la situation des migrants en France ; on essaie d'engager un débat sur le traitement des personnes qui arrivent ici, sur notre perception de ces personnes et sur la notion des droits fondamentaux de manière plus générale.

Quelles sont les situations propres aux femmes migrantes ?

Pour les raisons de départ, il y a très peu de différences avec les hommes à part des cas liés à la situation des femmes dans les pays d'origine notamment le contexte du mariage forcé ou les persécutions d'ordre sexuel qui atteignent plus les femmes comme celles qui arrivent de la République Démocratique du Congo par exemple. Si on regarde le nombre de personnes qui viennent en tant que réfugiées parce qu'elles ne peuvent vraiment pas rester dans leurs pays et celles qui viennent pour d'autres raisons, on va trouver un peu les mêmes causes de départ qu'il s'agisse des femmes ou des hommes. Il s'agit souvent de migration pour rejoindre la famille déjà installée en France, beaucoup de raisons économiques bien évidemment, beaucoup de problèmes aussi avec les réseaux mafieux dans les pays du Caucase et dans l'ex-Yougoslavie ou la Fédération Russe notamment.
Les femmes migrantes sont souvent accompagnées d'enfants. Leur niveau de diplômes est très élevé, plus élevé que le niveau de diplômes des Françaises. Elles ont plutôt des capacités ; de manière générale quelqu'un qui a fait ce type de parcours a une capacité d'adaptation assez forte. Sur le taux d'alphabétisation, l'apprentissage de la langue, pour toutes celles qui font la démarche de migrer, elles sont exactement dans la même configuration que les hommes qui migrent ; elles ont une soif d'apprendre, de s'intégrer, de s'investir dans la société française. La seule population, en tout cas à Rennes, qui répondent à l'image habituelle qu'on a des femmes migrantes, recluses à la maison, ce sont peut-être les femmes de la communauté turque ou kurde qui viennent parce que des hommes de ces communautés-là qui vivent en France depuis longtemps vont se marier au pays d'origine de leurs parents et ramènent leurs compagnes. Dans le même cas de figure, on trouve les femmes qui viennent pour épouser un Français. Quand elles sont mariées à des Français, elles doivent prouver la vie commune le temps de renouveler trois fois leur titre de séjour et après elles peuvent espérer rester. Je n'ai pas de données chiffrées mais ça arrive très souvent qu'à nos permanences viennent des femmes dont le conjoint vient de rompe leur relation juste quelques mois avant que leur carte de séjour soit renouvelée et qui se retrouvent abandonnées. Il nous est très difficile de prouver la maltraitance et elles doivent alors quitter le territoire.
cimadeNous voyons aussi pas mal de femmes venues d'abord seules qui s'adressent à nous dans le cadre de regroupement familial ; elles ont souvent du mal à l'obtenir et une fois qu'elles ont obtenu l'accord, il y a des problèmes d'accès au consulat. Je pense notamment à une femme qui a attendu ses enfants pendant trois ans ; la Préfecture avait accordé le regroupement familial après une procédure assez longue et le consulat refusait de délivrer les visas pour les trois enfants dans le pays d'origine. Les pratiques consulaires sur la gestion des visas sont absolument scandaleuses ; le refus de visas ne doit pas être argumenté ; le consulat peut tout simplement ne pas y répondre et du coup, en terme de recours, on est bloqué. C'est pour cela que les gens sont obligés de passer par des circuits parallèles qui coûtent très chers et sont souvent très périlleux notamment pour les femmes. Sur les trajets du pays d'origine vers la France, elles sont beaucoup plus vulnérables. Elles peuvent passer par des pays qui ont une culture très inégalitaire avec peu de considérations pour les femmes, et sont souvent victimes d'abus sexuels ou d'agressions, c'est parfois le prix à payer pour avoir le droit de passage de certaines frontières.

Rencontrez-vous des femmes au centre de rétention ?

Au centre de rétention il y a très peu de femmes, quelquefois des femmes prostituées. Mais on y voit surtout une population qui contribue à rendre les femmes invisibles même au sein du mouvement de la Cimade. Au moins les trois quart des personnes qui sont au centre de rétention administratif reflètent l'archétype du migrant : homme, jeune et célibataire. Ce sont surtout ceux-là qui sont arrêtés puisque les arrestations se font aux péages, dans les gares, sur la place publique. Et souvent pour les femmes, surtout quand elles viennent en France accompagnées d'un conjoint, il peut y avoir un problème d'accès à la société française dans un premier temps ; elles vont être moins exposées sur l'espace public, donc moins exposées aux risques d'arrestations. Et on finit par ne plus savoir qu'elles existent.

Quelle est la situation de l'hébergement des demandeurs d'asile en Bretagne actuellement ?

Nous manquons d'hébergement actuellement sur le département d'Ille et Vilaine. C'est lié à l'augmentation du nombre de demandeurs d'asile qui arrivent à Rennes depuis la procédure de régionalisation de la demande d'asile. Avant on pouvait déposer une demande d'asile à n'importe quelle préfecture, maintenant pour la Bretagne, c'est uniquement à Rennes que les personnes peuvent déposer leur dossier. Et du coup, les migrants sont plus nombreux à s'installer ici et il n'y a pas la capacité suffisante pour les accueillir. On n'arrive pas à faire appliquer le droit. L'Etat est censé loger ces personnes mais il ne le fait pas et on a beau déposer des recours, il ne se passe rien. C'est une situation typique sur tout ce qui concerne l'accompagnement des migrants ; on est très souvent confrontés à des actions de la part de l'Etat qui ne sont pas légales sans qu'on ait le moyen d'agir. La situation s'aggrave à Rennes aussi à la Préfecture ; les horaires ont été réduits mais il n'y a pas plus de personnels. Les conditions de travail pour les gens qui sont aux guichets sont absolument effroyables et l'accueil des migrants aussi ; il y a une telle pression sur les agents que c'est difficile pour eux de faire du bon travail. Certains ne sont pas compétents, ne connaissent pas le droit des étrangers et donnent de fausses informations aux migrants. Depuis quelque temps on a aussi des refus aux guichets quasi systématiques pour des migrants qui se rendent seuls à la Préfecture. Ça nous interpelle énormément parce qu'il y a maintenant une inégalité d'accès aux guichets ; on se retrouve aujourd'hui dans une situation où par notre accompagnement associatif on contribue à l'inégalité des droits, parce que si les gens ne passent pas par nous, la Préfecture ne prend pas leur dossier.

Pourquoi vous êtes-vous engagée dans ce combat avec la Cimade ?

logocimadeJe suis d'origine suédoise ; quand je suis arrivée en France la première fois, la Suède n'était pas dans l'Union européenne et j'ai connu les galères pour obtenir les papiers, pour pouvoir travailler. J'ai été obligée de travailler au noir parce que c'était impossible d'obtenir les papiers en question. Je me suis retrouvée sans droits sociaux, etc. Tout ça je l'ai vu. Et puis, un jour, la Suède est entrée dans l'Union européenne et je suis passée du statut de non-acceptable à quelqu'un de parfaitement acceptable et intégrable.
Tout ça m'a fait voir l'absurdité de ces frontières administratives qui ne sont que des frontières administratives même si on essaie maintenant de les faire passer pour des frontières culturelles voire religieuses en disant qu'on est tellement différents que c'est impossible de vivre ensemble, qu'on n'a pas les mêmes valeurs en termes d'égalité, etc. Dans le fond c'est uniquement une stratégie d'exclusion qui n'est construit sur rien de réel mais uniquement sur du fantasme.
Du coup, j'ai fait ces constats-là et pendant longtemps j'ai fait comme plein de gens : j'ai signé des pétitions. Et quand la nouvelle loi Besson était en cours de préparation je me suis dit que ce n'était plus du tout suffisant et que j'avais envie de faire quelque chose de plus concret, de m'investir vraiment. La Cimade me convenait bien parce que c'est très opérationnel et en même temps il y a un vrai projet militant et une vraie envie de changer les choses.

Propos recueillis par Geneviève ROY

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