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Des femmes qui veulent tout : être femmes et être artistes. Des femmes qui vivent vite et qui en peu d'années produisent des œuvres conséquentes et de qualité. Des artistes qui anticipent ce que vont devenir dans les années suivantes l'art et la liberté des femmes.

Fabienne Dumont s'est attachée lors d'une conférence organisée par HF Bretagne, mercredi soir à Rennes, à tracer les chemins parallèles de plusieurs artistes mortes au début des années 70. Pour cette historienne de l'art, ces femmes ont injustement été oubliées.

A l'instar de la Rennaise Clotilde Vautier qui fut l'une des premières à oser peindre des corps nus, des femmes mais aussi des hommes, proposant un « autre regard » généralement plutôt « bienveillant ».

 

Clotilde Vautier, cinquante ans après sa mort, est en train d'être (re)découverte par sa ville d'adoption. Les journées du mois de mars consacrées cette année à Rennes à l'engagement des femmes sous toutes ses formes, auront permis de mettre en lumière la femme, morte des suites d'un avortement clandestin, mais aussi l'artiste. L'exposition qui lui était consacrée par Histoire du Féminisme à Rennes, à la MIR du 1er au 17 mars, a enregistré des records d'affluence avec une moyenne de 150 visiteur-se-s par jour. Lors de la projection du film de sa fille Mariana Otero, « Histoire d'un secret », retraçant son histoire personnelle, on a dû refuser du public au cinéma l'Arvor.

« Il me semble que Clotilde Vautier a absolument sa place pour l'histoire de l'art et pour l'histoire des femmes – a insisté Fabienne Dumont lors de sa conférence - et j'espère qu'on ne l'oubliera plus non seulement parce qu'elle porte une histoire traumatisante liée à l'avortement, mais aussi parce qu'elle représente toutes ces histoires de liberté, de libération, de prise en main par les femmes de leurs propres corps et de leurs propres histoires ! »

Réinvestir le regard porté sur le nu féminin

L'historienne de l'art faisait bien évidemment allusion au sujet de l'exposition. Sous le titre « Dernières œuvres – 1967/1968 » on pouvait admirer dessins, esquisses et tableaux représentant des femmes nues.

Une petite révolution en soi dans ces années 60 où les femmes ne sont autorisées à participer aux ateliers de nus des écoles d'art que depuis à peine cinquante ans. « C'est encore assez neuf - commente Fabienne Dumont - il n'y a pas beaucoup de modèles » et les femmes qui s'y risquent ont tout à inventer.

Vautier1Et de fait, elles inventent ; elles « récupèrent les corps pour en donner des représentations qui ne sont plus du tout celles que l'on avait l'habitude de voir ; elles réinvestissent la manière de vivre son corps, de l'appréhender et de vouloir en donner une image » estime la conférencière qui souligne le « regard bienveillant » des femmes sur les corps des autres femmes, parfois sur le leur.

Commentant les tableaux de l'artiste qui montrent « cette liberté en train d'être gagnée par les femmes », des modèles « aux formes pleines, sensuelles ; des chairs joyeuses, sereines, au plaisir revendiqué », Fabienne Dumont de conclure : « sans l'exprimer consciemment, Clotilde Vautier participe complètement aux prémices de ce mouvement ».

L'artiste y est même encouragée puisqu'elle reçoit en 1966/67 le prix du Nu au salon international de Deauville. Et elle va plus loin ; elle peint aussi des corps d'hommes nus. Ce qui paraît aux yeux de l'historienne « le signe d'une forme d'émancipation », l'envie « d'insuffler ses propres fantasmes, ses propres désirs et de vouloir se libérer de tous les canons et de tous les codes en vigueur. »

Etre femmes et être artistes pleinement

Pour ces femmes que la conférencière met en parallèle – Clotilde Vautier, bien sûr, mais aussi Eva Hesse, Joan Semmel ou encore Paula Modershon-Becker – l'art ouvre toutes les possibilités. « Elles ne veulent faire aucun compromis – dit-elle encore – l'art est là et il est prioritaire » comme si elles savaient qu'elles disposaient de peu de temps pour exprimer tout leur talent.

Des femmes qui généralement vont susciter la critique voire « l'opprobre » puisque défend Fabienne Dumont « elles disent en sous-main toutes les dominations qui existent et remettent en cause tout ce qui a été acquis jusque-là ».

Vautier3Pour elle, Clotilde Vautier « participe pleinement à cette lignée de plasticiennes qui proposent de transgresser les canons affectés à la culture reconnue ». Et ce n'est sans doute pas un hasard si leurs œuvres sont rapidement tombées dans l'oubli pour n'être reconnues que longtemps après leur décès, souvent quarante ans ou plus.

Si les musées sont pleins de tableaux représentant des femmes (nues le plus souvent), Fabienne Dumont rappelle que ces peintures sont dues à des hommes et que les œuvres signées par des femmes ne représentent que 4 à 5% des collections. Au passage, elle se souvient de cette campagne d'affichage des Guérillas Girls sur les bus de New-York dans les années 80 : « est-ce que les femmes doivent être nues pour avoir la chance d'entrer au Metropolitan Museum ? »

Laisser une place aux femmes dans les musées

Morte à vingt-huit ans, Clotilde Vautier laisse plus de 80 tableaux et 120 dessins, pour la plupart soigneusement préservés du temps dans un local sécurisé, mais aussi loin des regards. « Réintégrer tous ces parcours de femmes et toutes leurs œuvres, signifie aussi évidemment reconfigurer l'histoire de l'art pour faire une place à ces artistes » souligne Fabienne Dumont.

Elle estime toutefois que la reconnaissance de Clotilde Vautier « semble bien enclenchée » et que l'affluence du public lors de l'exposition « pourra convaincre des directeurs et des directrices de musées de faire rentrer ces œuvres dans les collections ». Et, ainsi, de « restituer la force d'un parcours où s'affirment des éléments picturaux et thématiques - notamment son approche des nus masculins et féminins - qui préfigurent complètement toutes les libertés que les femmes vont prendre dans les années 70 ».

Voilà deux ans, le musée des Beaux Arts de Rennes a acquis quatre dessins préparatoires à la série de tableaux intitulée « Les Tricoteuses ». Cette notoriété nouvelle – et les engagements de Françoise Nyssen, ministre de la Culture – pourraient peut-être favoriser l'entrée de quelques tableaux au musée rennais !

Geneviève ROY

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