Gerin

Pour rendre filles et garçons égaux à l'école, dire aux unes qu'elles peuvent être pompiers et aux autres qu'ils peuvent s'habiller en rose ne suffit pas. Trop souvent, les bonnes volontés des enseignant.e.s se heurtent au manque de temps, de moyens et de méthodes.

Murielle Gerin, après une longue expérience en milieu scolaire, a décidé de s'attaquer à cette question en expérimentant des situations d'enseignement qui favorisent une égalité réelle. Une façon de vérifier son intuition que quel soit leur sexe, les enfants ont d'égales capacités dans les apprentissages.

 

Pendant vingt ans, Murielle Gerin a été professeure des écoles. Avec ses élèves de CP notamment, la question de l'égalité entre les filles et les garçons l'a, dit-elle, « vraiment questionnée ». Si ce sujet apparaît bien dans les circulaires de l'Education Nationale, elle sait que ces documents sont très peu connus et surtout que « l'approche proposée est celle de la lutte contre les stéréotypes ».

Une occasion pour elle de s'interroger en particulier sur ces stéréotypes justement qu'elle croit reproduire elle-même dans sa classe et de faire l'amer constat qu'on ne lui propose pas vraiment de réponses satisfaisantes. « J'ai fait ce que font la plupart des enseignant.e.s qui se saisissent de cette question – se souvient-elle aujourd'hui – j'ai fait de l'affichage, choisi des albums adaptés, mais j'ai surtout senti très vite que le terrain était glissant ».

En donnant à voir ces stéréotypes qu'elle veut combattre, ne se fait-elle pas finalement vecteur de leur réactivation ? « J'avais beau faire – dit-elle encore – quand je demandais aux enfants de venir au coin regroupement ou de travailler à plusieurs, les filles se mettaient avec les filles et les garçons avec les garçons ! »

Ecrire au CP... à la manière de Proust

C'est chargée de tous ses doutes et ses questions que Murielle Gerin s'engage en 2013 dans la nouvelle formation dispensée par Rennes 2 – ce n'est alors que la deuxième édition – et qu'elle prépare un diplôme universitaire d'études sur le genre. Nourrie de lecture et en particulier des écrits de la philosophe Geneviève Fraisse, elle a l'intuition qu'il faut penser l'égalité entre les filles et les garçons « autrement que par les identités, les normes, les images ».

En classe de CP ce sont essentiellement les apprentissages du lire et écrire qui occupent les temps d'enseignement. « En primaire, les journées sont denses et demandent beaucoup d'énergie » reconnaît l'enseignante qui estime avoir « peu d'espaces pour faire des expériences » et décide alors d'entamer une thèse. En se rapprochant du département Sciences de l'Education de Rennes 2, elle lance une recherche collaborative avec trois collègues enseignant.e.s en classes de CP pour « penser des situations d'apprentissage de l'écriture qui puissent mettre en œuvre l'égalité des sexes ».

Une thèse et un film plus tard, Murielle Gerin est satisfaite d'avoir pu vérifier ses hypothèses. Oui, les filles et les garçons sont « également capables ». Il a fallu tâtonner, se tromper un peu en pensant qu'il suffisait d'un binôme mixte pour considérer que filles et garçons travaillaient ensemble, recommencer. Les trois enseignant.e.s qu'elle a embarqué.e.s avec elle se sont aussi formé.e.s sur cette question, ont rencontré une autrice pour les conseiller sur l'écriture d'une fiction, se sont inspiré.e.s de Proust et de ses célèbres paperolles pour proposer aux enfants des méthodes qui puissent leur permettre de travailler à égalité.

« Dans notre esprit, travailler en groupe, ça veut dire tout de suite échanger, se répartir les rôles, etc. - analyse Murielle Gerin – on s'est aperçu qu'il fallait un certain nombre de contraintes pour s'approcher d'une symétrie où chacun.e fait sa part. » Spontanément c'était plutôt le garçon qui donnait ses idées et la fille qui écrivait sous la dictée. Grâce à quelques artifices, les deux enfants ont pu assumer de manière égale toutes les étapes du travail, de l'émergence des idées à la saisie informatique en passant par la rédaction des dialogues. « L'égalité, ça ne pousse pas comme l'herbe verte – détaille Murielle Gerin – plus on pensait les conditions didactiques, plus on travaillait les contraintes dans la situation de travail et plus on s'approchait d'une relation égalitaire ».

Enseigner autrement et questionner les formes scolaires

Il a fallu, surtout, insiste Murielle Gerin « déplier le temps ». Car à l'école les programmes ont leur importance et s'en écarter n'est pas chose facile. « On s'est un peu décroché du temps des programmes qui est un temps accéléré – explique la chercheuse – on a fait en sorte de rester dans les attentes, mais en enseignant autrement ».

Murielle Gerin ne fera pas sa rentrée en CP en ce mois de septembre. Désormais, ce sont des étudiant.e.s qui lui font face. Devenue enseignante-chercheuse à l'Université de Bretagne Occidentale, c'est à l'INSPE de Bretagne qu'elle participe à la formation des futur.e.s enseignant.e.s.

Au programme, les enseignements sur l'égalité des sexes sont désormais obligatoires même si tout reste à construire et qu'il faut avant de former les étudiant.e.s songer à former leurs formateurs et formatrices.

Au sein d'un groupe de travail, Murielle Gerin s'emploie à structurer ces enseignements pour l'INSPE de Bretagne, convaincue que c'est dès le plus jeune âge et dans la continuité que peuvent s'installer les bons comportements. Pour elle, l'égalité femmes hommes advient dans une reconnaissance mutuelle des égales capacités.

Une reconnaissance que l'école peut favoriser mais qui va encore demander quelques efforts et un peu de temps. « C'est un basculement à faire – pense-t-elle – une bifurcation à opérer dans les manières d'enseigner. Quand on se pose la question de l'égalité des sexes, ça amène à s'interroger de façon plus globale sur la forme scolaire telle qu'elle est et à la questionner ».

Geneviève ROY

Pour aller plus loin : consulter la thèse de Murielle Gerin ou son résumé « Concrétiser l'égalité des sexes, écrire ensemble au CP » et/ou visionner le film qui l'explique (10 mn)