Ce n'est pas un très joli mot. Il rime avec pétasse, blondasse, grognasse. Dans le dictionnaire il est plutôt positif, désignant une « personne forte, courageuse, indépendante ». En signant Badass, son premier roman, Bertille Lou affirme à la fois son ancrage dans sa génération et dans son époque.
Comme Sophie, son héroïne qui n'est pas née badass mais rêve de le devenir, l'autrice travaille chaque jour à sa déconstruction pour devenir de plus en plus féministe. « Il y a des choses – dit-elle – qui me choquent, qui ne me choquaient pas avant. » Elle se dit sans cesse « vigilante » dans ses écrits, dans sa vie quotidienne, dans l'éducation de ses enfants aussi. Et se réjouit devant les plus jeunes qui n'hésitent pas désormais à « éclater tous les carcans ! »
Avec sa formation de journaliste, c'est en télévision que Bertille Lou débute sa carrière. Elle qui a toujours « voulu écrire » se retrouve dès son diplôme en poche embaucher à des postes de l'ombre pour les plus grandes productions. TF1, France Télévision, M6, différentes chaînes de la TNT... elle découvre un univers qui l'enrichit dit-elle. C'est elle qui interviewe celles et ceux qui viendront témoigner ensuite dans les émissions de prime-time, elle qui prépare les fiches des animateur.ices vedettes.
« C'était un métier dur – reconnaît-elle aujourd'hui – c'était intense, mais fatigant aussi ! Sans beaucoup de temps pour se poser, réfléchir. Ce n'était pas très sain ». Cette vie trépidante, Bertille décide d'y renoncer au bout de sept années. C'est pour la rédaction de Ouest-France en Mayenne qu'elle retrouve sa ville natale de Laval juste au bon moment pour couvrir les élections présidentielles de 2017. Un autre monde, loin du divertissement, où elle se heurte assez rapidement à la précarité de la profession.
Elle a envie de s'installer à Rennes mais les opportunités en journalisme étant rares, elle choisit de se reconvertir dans le domaine de la communication et l'événementiel. Nouvelle expérience, enrichissante aussi, mais encore très agitée. Des déplacements nombreux, des voyages dans toutes les capitales d'Europe. « C'était chouette – dit-elle – mais au bout d'un moment j'ai eu besoin de calme, de temps pour écrire aussi ».
« Des livres qui vivent plutôt que
des livres qui dorment dans les tiroirs ! »
Pour Bertille, c'est le temps arrêté imposé par le covid qui sera le déclencheur. Elle a rencontré celui qui devient son conjoint, elle occupe un poste fixe, toujours dans la communication, « tout s'est enfin stabilisé ». Le confinement devient le temps de son premier roman mais aussi celui de sa première grossesse ; « deux accouchements en même temps » ! Une expérience qu'elle réitérera quelques années plus tard avec son deuxième roman et son deuxième bébé.
Son premier ouvrage est un roman jeunesse, tout de suite suivi par un album pour enfant proposé par une amie illustratrice. Enfin, elle s’attelle à Badass qui finit par sortir en mai 2026. Les trois titres sont publiés en auto-édition ; lassée des réponses négatives des éditeurs, la jeune femme décide finalement qu'elle préfère « des livres qui vivent plutôt que des livres qui dorment dans les tiroirs ! » même si ceux-là lui coûtent aujourd'hui plus d'argent qu'ils ne lui en rapportent.
Tout doucement, sans y prêter attention, Bertille prépare son roman ; « il était dans ma tête depuis trois bonnes années » sourit-elle. Son héroïne, Sophie, lui ressemble. Elle navigue, au bord du burn-out, dans ce milieu de la télévision qu'elle connaît bien. « Elle incarne – détaille l'autrice – ces nombreuses femmes d'aujourd'hui qui ne savent pas dire non parce qu'on ne leur a jamais appris à le dire, qui culpabilisent énormément, qui souffrent du syndrome de la bonne élève et doivent toujours justifier leurs choix ». Les retours de ses lectrices, via son compte Instagram notamment, la confortent : elles s'y reconnaissent et se posent bien les mêmes questions que Sophie.
« Je ne vois pas comment on peut
ne pas être féministe aujourd'hui»
Bertille aime écrire des histoires au féminin. Son roman jeunesse est l'histoire de Rose, une adolescente, et de sa grand-mère. Badass est celle de Sophie, une jeune femme de sa génération. « J’écris à partir de ce que je ressens, ce que je connais - explique l'autrice – Je ne me sentirais pas capable de parler à la place d'autres femmes que je n'aurais pas rencontrées, dont je n'aurais pas partagé les combats. C'est vrai que ça peut enfermer, mais au moins je suis sûre d'être authentique dans ce que je raconte !»
Même si la « vigilance » est quotidienne, le syndrome de l'impostrice n'est jamais très loin. On n'échappe pas à son éducation et Bertille le revendique, elle n'a pas finit sa déconstruction. « J'essaie de faire ma part à mon niveau, d'être vigilante chaque jour, de ne pas porter de jugement, d'élever ma fille et mon fils aussi dans ces nouveaux schémas, d'être dans la sororité. J'en parle énormément avec mon conjoint, avec mes amies. Je ne vois pas comment on peut ne pas être féministe aujourd'hui » assure Bertille qui dit également rendre « hommage à nos mères pour tout ce qu'elles ont vécu et ce qu'elles n'ont pas pu vivre ».
« Ça doit être un grand soulagement pour elles de voir les choses évoluer – précise-t-elle - Et je suis super contente de voir la jeunesse qui déconstruit tellement plus encore que nous, le physique, les vêtements, le statut social, le statut amoureux... je trouve ça génial d'éclater tous les carcans ! Je n'ai que trente-quatre ans, mais ça a tellement évolué depuis l'époque où j'avais leur âge ! »
« On ne peut pas tout expliquer, tout contrôler ;
j'aime bien que des choses nous échappent »
L'enthousiasme de Bertille se teinte de crainte quand elle évoque la situation actuelle dans nombre de pays y compris la France où tout peut basculer. Elle appréhende d'éventuels retours en arrière et regarde avec anxiété le développement des courants masculinistes. Parce qu'elle a « peur pour [ses] enfants », elle s'interdit de rester indifférente et défend l'idée qu'il faut « intervenir dès qu'on est témoins d'une forme de critique envers les femmes, de misogynie ou de réflexions patriarcales ».
Portée toutefois par un certain optimisme, Bertille aime se placer à la frontière du réel et de l'irrationnel. Une façon pour elle d'apporter une vision un peu nuancée parce que dit-elle encore « on ne peut pas tout expliquer, tout contrôler. Dans notre monde où se multiplient les injonctions à la performance, au dépassement de soi, j'aime bien que des choses nous échappent ». Et certaines figures lui permettent aussi de placer cette petite touche d'humour qui fait son style.
Alors après les anges gardiens, pourquoi pas un jour écrire sur les sorcières ? En attendant, quand Bertille trouve le temps, c'est à une comédie de Noël qu'elle se consacre. Un genre qu'elle aime particulièrement ; « j'ai une culture populaire sur tous ces sujets-là et j'apprécie toujours dès qu'il y a un peu de magie ! » En ce moment, au fond de son sac à main, elle emporte toujours un roman de Jenny Colgan, une source d'inspiration pour la trentenaire !
Geneviève ROY
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