
Dans ses souvenirs de petite fille, il y a une grand-mère paysanne avec laquelle elle allait traire les vaches pour goûter au bon lait frais et un grand-père qui pendant ce temps-là faisait griller au feu de cheminée les tartines du petit déjeuner.
Et c'est peut-être un peu pour ça qu'Elise Thomas est attachée aux produits de saison, cultivés localement.
Pour ça aussi qu'elle préfère la cuisine que l'on partage, non seulement quand on la mange mais aussi quand on la prépare.
Ce qu'elle appelle sa Cuisine Positive.
Ça faisait un moment que « ça planait ». Quand Elise Thomas y repense, elle se dit que depuis toujours elle aimait « cuisiner pour les autres » et que souvent elle se disait « j'ouvrirai un restaurant quand j'aurai quarante ans ». Jusqu'au jour où finalement, elle s'est dit qu'elle n'attendrait pas si longtemps. Pour en arriver là, elle avait d'abord fait quelques détours, des voyages et des rencontres décisives.
« J'étais une éponge, j'absorbais,
je découvrais des saveurs,
des associations, des techniques »
En classe de 3ème, à l'occasion de son stage d'observation en milieu professionnel, c'est vers le droit que la jeune fille se dirige. Quelques jours passés dans un cabinet d'avocats en droit de la famille suffisent à la convaincre que sa voie est là, elle qui a toujours voulu « aider les autres ». Avec le recul, Elise le reconnaît, « [ses] années de droit, [elle] les a aimées ! » même si le milieu lui semblait « hostile » et « les professeurs peu encourageants ». Elle déroule les cinq années d'études avec un certain succès et enchaîne les stages. Mais, ce n'est sûrement pas un hasard si elle les fait tous dans des associations d'aide juridique ou d'accès aux droits ou dans des syndicats. Dans ce monde très concurrentiel où dit-elle « dès le Master 1, c'est la guerre et tout le monde se tire dans les pattes », elle choisit des lieux où elle peut exercer auprès des plus fragiles...
Ses études terminées, Elise cherche du travail sans grande conviction avec le sentiment de ne pas se sentir « alignée ». Difficile pour elle de « trouver sa place ». La jeune femme opte alors pour une année sabbatique et prend le large. Direction l'Amérique du sud. L'idée d'une reconversion lui trotte déjà dans la tête tandis que ses voyages lui ouvrent de nouveaux horizons. « J'ai été très stimulée culinairement parlant par les cultures, les paysages » se souvient-elle aujourd'hui.
Elise n'est pas du genre à prendre des décisions à la légère. Son projet, elle veut le mûrir. « J'adorais cuisiner pour les autres, mais je me disais : peut-être que j'idéalise » dit-elle encore. Alors, elle cherche un lieu pour faire un stage d'immersion. Dans le restaurant qui accepte de lui ouvrir ses portes pour une semaine elle restera cinq ans.
« L'équipe était chouette, le chef avait plein de choses à m'apprendre et j'étais une éponge – raconte-t-elle – j'absorbais, je découvrais des saveurs, des associations, des techniques. J'ai fait un CAP en alternance puis j'ai signé un CDI ».
« Je ne sais pas où je vais (…)
mais je veux de la cuisine et du lien social! »
Elise a-t-elle trouvé cette place qu'elle cherchait tant ? Oui et non. Elle aime ce qu'elle fait mais elle « s'épuise ». Pour celle qui tient plus que tout aux relations sociales, pas question de cesser les sorties avec ses ami.e.s. « Je courais un peu entre ma vie sociale et mon travail, je voulais cumuler les deux, je ne dormais plus ». Dans son travail, il lui manque « ce côté lien social qu'on n'a pas en cuisine ».
Dans un petit carnet, elle commence à décrire ce qui la ferait vraiment rêver, un « métier idéal qui aurait du sens » quelque chose qui « ressemblerait un peu à [son] monde intérieur ».
Quand on passe dix heures par jour avec des collègues, ils finissent par être presque une famille estime Elise. Difficile de les quitter du jour au lendemain. Son entreprise, la jeune femme la crée un peu en secret. Puis, quand elle se sent sûre d'elle, elle informe l'équipe et pose sa démission. « Ça s'appelle Cuisine Positive – annonce-t-elle – mais je ne sais pas où je vais. Le seul truc que je sais c'est que je veux de la cuisine et du lien social! »
« Avant d'être une technique ou un savoir-faire,
la cuisine c'est un moyen d'exprimer quelque chose»
Depuis trois ans, Elise, fait progressivement son trou. D'abord sous forme de bénévolat dans les cantines solidaires puis par le biais d'ateliers collectifs avec différents publics, dans des entreprises, des stages de yoga, des écoles, des associations, des espaces de coworking...
A la Basse Cour, elle anime des sessions « du potager à l'assiette » en puisant dans les ressources du Jardin des Mille Pas. Avec l'Ecole Comestible, elle s'invite dans les classes maternelles. Auprès des personnes âgées, elle aide à lutter contre la solitude. Partout, elle défend l'idée de la cuisine comme « outil pour apporter du positif, pour insérer les personnes, les éduquer au mieux manger » avec toujours l'envie de « mettre un peu de soleil, un côté joyeux ».
Et parce que sa générosité ne connaît pas de limite, Elise s'investit également dans la belle aventure du Refugee Food Festival qu'elle co-anime à Rennes chaque année. « La cuisine est un langage universel qui permet de transmettre des émotions sans les mots » explique la jeune cheffe actuellement en cours de recrutement des candidat.e.s pour l'édition 2026 qui aura lieu à Rennes du 7 au 14 juin prochain.
« Avant d'être une technique ou un savoir-faire, la cuisine c'est un moyen d'exprimer quelque chose aux autres » a défendu Elise en acceptant de présenter le Refugee Food Festival lors de la soirée Visibles du 5 mars dernier à Rennes.
L'idée du projet national décliné dans douze grandes villes de France est de permettre l'accueil et l'insertion de personnes réfugiées par le biais de la cuisine. Soit les candidat.e.s cuisinaient déjà dans leur pays d'origine, soit c'est un projet qu'ils et elles aimeraient concrétiser en France. Le Refugee Food Festival leur donne l'opportunité de pratiquer dans un restaurant en duo avec le ou la chef.fe en poste mais aussi de suivre une formation ou d'être accompagné.e.s dans une recherche d'emploi.
« Derrière chaque recette il y a quelqu'un,
une histoire, une tradition »
Elise est devenue « cheffe nomade » parce que dit-elle « je n'ai pas de lieu, l'idée c'est d'aller vers les gens ». Et quand les gens ne souhaitent pas s'inscrire à ses ateliers collectifs, c'est elle qui se rend à leur domicile.
« Ce n'est pas moi qui impose les recettes - dit-elle – je me déplace mais on cuisine ensemble, ce que les gens ont envie de cuisiner. On se nourrit mutuellement et ça me permet aussi d'apprendre. Et bien sûr, après, on mange ensemble ; c'est la règle. On prend le temps de se poser et d’échanger. Derrière chaque recette il y a quelqu'un, une histoire, une tradition ; et c'est aussi ça que j'aime aller chercher. On part d'une recette que les gens aiment et en tirant le fil, on apprend beaucoup de choses sur eux. »
Avant de monter sur la scène de Visibles, Elise a du se faire violence. Elle qui n'a pas l'habitude de prendre la parole en public et qui laisse volontiers les autres parler à sa place, s'est sentie « un peu au bord d'une falaise ». Mais la force de persuasion de Fanny Dufour, l'initiatrice du projet, et la bienveillance de toute l'équipe de bénévoles dont elle s'entoure ont contribué à la réussite du difficile exercice. « Finalement, c'était bien » reconnaît désormais l'oratrice d'un soir.
« La cuisine m'a appris trois choses » a-t-elle déclaré ce jour-là. Entrer en relation. Célébrer la diversité. Accueillir l'autre et lui dire : je te vois, tu es bienvenu.e ! Un peu comme ces femmes qui un jour à Mayotte avaient entraîné Elise dans leur pêche au djarifa, un temps réservé aux femmes qui pêchent ensemble, cuisinent le poisson ensemble avant de le déguster ensemble. Le point d'orgue de la cuisine d'Elise. « J'ai compris ce jour-là – dit-elle - la puissance du faire avec, de cette relation qui naît lorsqu'on cuisine côte à côte » .
Geneviève ROY
Pour aller plus loin : le site de la Cuisine Positive – revoir l'intervention de Elise Thomas à la soirée Visibles du 5 mars 2026 à Rennes
Photo ©Lucile Auregan



