
Lorsque les Archives Départementales proposent au public de partager leurs richesses - documents issus des fonds d'administrations ou de fonds privés légués par des familles, des associations ou des syndicats - ce n'est pas pour parler des femmes déjà célèbres, de ces pionnières qui auraient fait avancer les droits.
Tout au contraire, l'exposition « Elles, leurs droits, notre histoire », visible jusqu'au 8 mars, met en lumière celles dont on ne parle pas, les anonymes qui au quotidien en Ille-et-Vilaine durant les 19ème et 20ème siècles ont été actrices de ces droits parfois acquis, parfois perdus...
Une occasion pour les visiteurs, et surtout les visiteuses, de se poser quelques questions : quels sont les droits en vigueur aujourd'hui et auxquels n'avaient pas accès nos grands-mères ou nos mères ? Quels sont ceux qui restent fragiles ? Et ceux qui nous paraissent tellement évidents qu'on a du mal à imaginer que d'autres ont pu vivre sans !
Les thématiques sont au nombre de sept, sept sujets qui intéressent la vie quotidienne des femmes notamment des Bretilliennes : l'éducation, la citoyenneté, les sociabilités, la santé, la sexualité, la vie familiale et professionnelle, le temps des conflits... Elles s'appellent Luisa, Marie, Brigitte, Marie-Madeleine, Seynabou... Leurs portraits dessinés par la scénographe de l'exposition sont aux murs comme des rappels de leur diversité.
Avec l'histoire de l'éducation, et principalement de l'enseignement, tout semble aller vers plus de droits, vers un monde qui s'ouvre aux filles. L'instruction devient obligatoire pour tous les enfants, y compris les filles, y compris celles des milieux populaires ; des écoles sont construites pour elles à la fin du 19ème siècle ; puis, en 1976, l'école devient mixte de façon obligatoire. Pourtant, des spécificités demeurent. Des enseignements supplémentaires persistent longtemps – jusqu'au début des années 80 – pour les filles destinées encore à devenir de bonnes ménagères : couture, broderie, cuisine, etc. On leur donne même un nom : les « arts ménagers » !
« Licenciées des usines d'armement en 1918 (…)
embauchées prioritairement par la compagnie des tramways en 1925 »
Et pendant que les garçons choisissent sans pression leurs futurs métiers, les filles sont invitées à se former dans ce qu'elles ont déjà commencé à apprendre par transmission familiale : les soins, la couture,etc. ; à Rennes, dès les années 1910, les jeunes filles issues du milieu agricole peuvent venir se perfectionner à l'école de laiterie, aujourd'hui lycée professionnel Coët Logon. Soixante ans plus tard, des campagnes d'information les incitent à se tourner vers des métiers non mixtes. Et les posters des années 70 qui vantent les métiers du bâtiment s'ornent de petites fleurs roses pour mieux leur faire de l’œil !
Aujourd'hui, les femmes ont commencé à faire leur trou dans certains métiers moins masculins qu'hier comme ceux du BTP ; on peut tout de même constater que si quelques-unes sont maçonnes ou couvreuses, les plus nombreuses se comptent dans les rangs des peintres. Comme si chaque droit conquis entraînait de nouvelles inégalités !
Le monde du travail, lieu spécifique de ces inégalités, est illustré dans cette exposition par quelques documents qui ne manqueront pas de susciter des questions sur la place des femmes, variable d'ajustement par excellence. On y croise des femmes licenciées des usines d'armement fin 1918, quand il faut rendre leur place aux hommes de retour de la guerre, mais aussi des femmes embauchées prioritairement par la compagnie des tramways en 1925, quand les receveurs deviennent des receveuses. La possibilité pour l'employeur de faire une substantielle économie puisque jusqu'en 1946 il sera légal de payer les femmes moins cher que les hommes aux mêmes postes de travail.
« Internées quand elles dérangent
et fêtées au plus haut niveau national
quand elles fondent des familles nombreuses »
Thématique et non pas chronologique, l'exposition permet des allers retours constants dans ce monde où les femmes ont souvent été malmenées. Au début du 19ème siècle c'est le Code Napoléon de 1804 qui fait régresser les droits des femmes mariées désormais soumises au bon vouloir de leurs époux. Les rares acquis issus de la Révolution ne sont plus de mise pour elles, considérées comme mineures et donc moins libres que leurs sœurs célibataires. Ce n'est alors qu'étape par étape qu'elles récupéreront progressivement des droits comme celui d'être témoins d'actes notariés en 1898, de passer leur permis de conduire sans l'autorisation du mari en 1938, de posséder un compte bancaire à leur nom en 1965, de partager l'autorité parentale en 1970, etc.
Toute cette période est marquée par des conquêtes successives entrecoupées de maintien des femmes sous une chape d'autorité sociétale. La France de Vichy valorise les mères au foyer et interdit aux femmes les postes dans la fonction publique. Elles sont internées quand elles dérangent et fêtées au plus haut niveau national quand elles fondent des familles nombreuses, tondues voire pendues à la Libération et condamnées si elles avortent, interdites du droit de voter jusqu'en 1945 mais jugées dignes de s'en acquitter en lieu et place de leurs maris décédés dans les élections professionnelles agricoles départementales en 1936...
A l'asile de Saint-Méen (aujourd'hui hôpital Guillaume Régnier) on enferme les victimes d'inceste comme les lesbiennes soupçonnées de « passions vicieuses ». Celles qui sont jugées « trop indépendantes » par leurs pères se retrouvent derrière les grilles de Saint-Cyr pour y laver le linge des hôtels de la ville !
C'est par un volet « solidarité » que s'achève l'exposition. Comme pour montrer que c'est ensemble que les femmes ont su s'émanciper. Que c'est grâce à des mouvements collectifs qu'elles ont obtenu le droit à l'IVG en 1975, qu'à Rennes a pu se mettre en place la résidence Brocéliande pour l'accueil des victimes de violences conjugales et de leurs enfants... Un clin d’œil aussi aux mobilisations d'aujourd'hui et au pouvoir des femmes elles-mêmes pour alerter sur certaines situations qui continuent à les discriminer.
Geneviève ROY
Pour aller plus loin : l'exposition « Elles, leurs droits, notre histoire – les Bretilliennes s'émancipent » jusqu'au 8 mars aux Archives Départementales d'Ille-et-Vilaine, rue Jacques Léonard à Rennes-Beauregard (bus C4 et 14) du lundi au vendredi de 8h30 à 17h30



