
Si la Bretagne accède aujourd'hui aux meilleurs résultats scolaires en France, tant chez les filles que chez les garçons, la situation n'a pas toujours été aussi brillante.
Pendant longtemps, notre région fut la moins instruite de tout le territoire et la fin du 19ème siècle comptait 60% d'analphabètes en Haute-Bretagne et 73% en Basse-Bretagne.
Pour les filles, le chemin fut encore plus long que celui des garçons. L'association Histoire du Féminisme à Rennes a souhaité retracer cette difficile conquête de l'égalité au niveau scolaire.
C'est la situation des filles afghanes qui leur a donné l'impulsion. Quand en 2021 les Talibans, revenus au pouvoir, interdisent aux filles de fréquenter les écoles au-delà de leurs douze ans, quelques membres de l'association Histoire du Féminisme à Rennes décident de creuser cette question de la scolarisation des filles qui les titille depuis quelques temps.
Elles ne sont ni historiennes, ni archivistes et tiennent à le préciser chaque fois qu'on s'intéresse à leur travail. Pour elles, la démarche tient de la transmission. « Pour les jeunes d'aujourd'hui, l'égalité dans les études semblent une évidence » expliquent les cinq membres de l'association qui fin 2025 ont terminé leurs recherches et la rédaction d'un petit livret intitulé « Un long chemin vers l'émancipation, les filles à l'école à Rennes – 1870/1970 ».
« Pour nous – disent-elles encore – la scolarisation des filles est la conquête la plus marquante du 19ème siècle et un levier pour l'égalité réelle, leur permettant l'indépendance financière et la légitimité pour participer au débat républicain ». Si des inégalités persistent cent-cinquante ans plus tard, il est bon de se souvenir des combats passés. Et de rappeler quelques dates.
Des écoles catholiques, des enseignantes non formées
Lorsque la première école de filles ouvre à Rennes en 1878, cela fait déjà 46 ans que leurs petits frères et cousins y ont accès. Et si la morale exige une séparation des sexes - école de filles d'un côté, écoles de garçons de l'autre - les différences entre les enseignements sont bien plus préoccupants. Pour les filles, c'est l'Eglise catholique qui est à l’œuvre et seulement elle. Et on sait combien la religion a eu de poids en Bretagne. Il faudra attendre 1879 pour qu'une première école publique accueille les filles à Rennes. Quarante ans plus tard, en 1914, six écoles publiques reçoivent quelque 2000 petites rennaises mais l'offre du privé reste majoritaire avec neuf établissements.
Les garçons iront donc beaucoup plus tôt à l'école de la République, instruits par des enseignants eux-mêmes formés. Tandis que les filles n'auront droit qu'à des enseignements limités, dispensés par des religieuses n'ayant reçu aucune formation particulière. Certes, elles apprendront à lire et à écrire, à compter un minimum, mais seront surtout instruites en matière de religion et de travaux d'aiguilles. Les « arts ménagers » comme nous le rappelle l'exposition visible jusqu'en mars aux Archives Départementales d'Ille-et-Vilaine resteront au programme des filles jusque dans les années 1980 !
Le temps de scolarité des filles est également plus court, l'objectif étant de « protéger leur féminité, de prendre en compte leurs particularités : fragilité physique, émotivité et capacité intellectuelle spécifique, c'est-à-dire insuffisante ». Et quand en fin d'école primaire, les garçons volent vers les poursuites d'études, collège puis lycée voire université, les filles, elles, s'orientent vers la vie active dès l'âge de treize ans.
L'appétit de scolarisation est grand chez les jeunes Rennaises
Pas étonnant dans ces conditions que leurs carrières professionnelles soient elles aussi limitées. A Rennes, seul le secteur de l'agriculture sera précurseur pour former les jeunes filles. En 1886, c'est l'école de laiterie qui permet aux filles d'éleveurs de se professionnaliser dans des travaux qu'elles pratiquent déjà dans les fermes familiales.
Les autres devront attendre encore. Si les garçons ont leur lycée en 1802, les filles n'auront le leur qu'en... 1906 ! Et après bien des tergiversations et débats au sein des équipes municipales qui n'y sont guère favorables. Les Conservateurs, alors au pouvoir localement, considèrent que « les filles sont trop fragiles physiquement et psychologiquement pour réussir à comprendre toutes ces nouvelles matières enseignées ».
Elles ne devront leur salut qu'à la détermination des Républicains et à la pression du ministère qui finit par s'agacer de ces résistances rennaises quand d'autres villes comme Quimper ou Nantes ont leurs lycées de jeunes filles depuis longtemps.
Pourtant l'appétit de scolarisation est grand chez les jeunes Rennaises. Et elles cherchent rapidement à rattraper leur retard. Elles sont 200 inscrites au lycée en 1920 et déjà 840 en 1939, c'est-à-dire à égalité avec les garçons. De même lorsqu'en 1924, on leur accorde enfin la possibilité de passer le baccalauréat.
L'université, mixte par inadvertance
A l'université aussi, elles feront leur apparition progressivement dans les années suivantes. Là, les cours sont mixtes. C'était tellement incongru d'imaginer des filles sur les bancs de l'université qu'on a totalement oublié de stipuler par décret qu'elles n'y étaient pas les bienvenues. Ou pas pensé comme dans les pays anglo-saxons à prévoir des cursus féminins parallèles.
Du coup, non seulement les jeunes Françaises entrent à l'université mais des étrangères, comme Marie Curie, s'inscrivent en France pour poursuivre des études qui ne leur sont pas accessibles dans leurs pays d'origine. Rennes compte 155 étudiantes en 1929 et déjà plus de 400 en 1932 et la municipalité construit une cité universitaire à leur seule intention. En 1939, elles constituent un tiers des effectifs et la réforme des bourses en 1958 permet un meilleur accès aux classes modestes. Dans l'Académie de Rennes, à la rentrée de 1961, on compte 36,5% d'étudiantes sur les 6000 inscrit.e.s dont 60% en faculté de Lettres.
Pour les filles, pendant encore longtemps, les études sont plus une occupation en attendant le mariage que l'ouverture véritable à un métier. Souvent, elles les interrompent pour se marier ou à l'occasion d'une première maternité. Les plus déterminées à suivre des études longues ou à mener une carrière professionnelle se retrouvent dans les rangs des célibataires.
Rennes, dès le 19ème siècle, est une ville universitaire qui compte avec de nombreux établissements (droit, médecine, beaux-arts, sciences, lettres, etc.) mais où seulement quelques pionnières pourront enseigner dans les facultés jusque dans les années 1970 qui marquent un changement radical en termes de mixité scolaire à tous les âges, de formation égalitaire entre les enseignant.e.s et d'accès pour beaucoup aux études supérieures, les enfants, filles et garçons, des classes aisées en priorité bien évidemment. Mais mixité ne veut pas dire égalité, aujourd'hui encore des disparités persistent entre filles et garçons notamment en termes de choix d'orientation et de durée d'études.
Geneviève ROY
Pour aller plus loin : « Un long chemin vers l'émancipation, les filles et l'école à Rennes -1870/1970 » de Catherine Debroise, Catherine Guy, Mireille Hamon, Françoise Soulimant et Françoise Tyrant – Histoire du Féminisme à Rennes (2025)



