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Martine Beaujouan est une femme de convictions. « L'éducation que j'ai reçue et celle que j'ai donnée à mes enfants, j'aimerais la partager » déclare-t-elle.

Longtemps animatrice culturelle, elle se consacre désormais à la mise en place d'un projet de crèche atypique.

Outre une large amplitude horaire pour les parents qui travaillent tôt le matin et/ou tard le soir, ce lieu d'accueil des enfants serait également, au cœur d'un quartier populaire de Rennes, un espace de paroles et de formation pour les mamans.

Reste plus qu'à trouver le local et les financements pour assurer l'embauche du personnel nécessaire.

 

 « Ma sœur m'a toujours dit : " quelles que soient tes galères, il faut toujours penser aux autres avant de penser à toi". Cette envie de s'engager, nous l'avons reçue en héritage de nos parents ; nous avons grandi avec cette éducation-là ».

Quand Martine Beaujouan évoque sa sœur c'est pour situer son arrivée en France, à Rennes, en 1992. Cette sœur aînée, déjà installée ici, dirige deux salons de coiffure afro. Martine, elle, quitte la Côte d'Ivoire avec ses parents pour des vacances puis finalement lorsqu'ils repartent, elle s'installe à son tour. On entend dans sa voix l'admiration qu'elle porte à sa sœur, aujourd'hui maire du village de Logoualé où elle a fini par retourner et où Martine avec son association Bougainvillier a contribué entre autres à fonder une bibliothèque pour les enfants.

Trente ans plus tard, c'est donc entre la Bretagne et la Côte d'Ivoire que cette femme dynamique a dessiné le territoire de sa générosité. « C'est ça qui m'anime – avoue-t-elle – j'ai besoin d'apporter ma petite pierre sans rien attendre en retour. Si ça marche, tant mieux, si ça ne marche pas, demain sera un autre jour ! »

« Un moment donné, on s'asseyait et on échangeait »

Son énergie, Martine Beaujouan la met aujourd'hui au service d'une cause qui l'occupe totalement : la création d'une crèche pas tout à fait comme les autres au cœur du quartier de Villejean. Pendant de nombreuses années, elle a exercé les fonctions d'animatrice culturelle en dispensant notamment des cours de danse africaine dans les quartiers de Rennes ou des séances de découverte des instruments de musique traditionnels africains dans les écoles.

A la Maison du Ronceray, petit à petit, s'est formé autour d'elle un groupe de femmes. « On commençait par danser – se souvient-elle – et puis un moment donné, on s'asseyait et on échangeait ». Des paroles de mamans, souvent seules avec plusieurs jeunes enfants, à travers lesquelles Martine entend un appel.

Ces femmes, venues d'Afrique pour la plupart, ne maîtrisent pas toujours la langue et les codes de leur pays d'accueil. Elles ont du mal à organiser la garde de leurs enfants quand elles doivent travailler, souvent à des horaires décalés, et du mal à se faire comprendre dans les administrations. Martine décide de mettre à leur service son association Bougainvillier, créée en lien avec l'association Métissage qui soutient des projets en Côte d'Ivoire. « Je ne pouvais plus m'asseoir et me taire en faisant comme si je n'avais rien entendu » dit-elle.

« Faire ensemble et que chacune puisse apprendre de l'autre »

L'idée émerge en 2016 et le projet commence véritablement à prendre forme en 2018 lorsque l'association le présente d'une part au budget participatif de Rennes Métropole, d'autre part lors d'un concours organisé par un bailleur social, désireux de soutenir des projets portés par ses résident.es. Dans les deux cas, l'association Bougainvillier reçoit un accueil favorable et des partenariats commencent à se dessiner.

Martine2De sa besace, Martine Beaujouan sort non seulement un projet de crèche multi-accueil à destination des familles les plus éloignées des structures déjà en place, mais aussi, surtout peut-être, un accompagnement des mamans. Il ne s'agit pas pour elle de proposer un mode de garde, mais bien de participer à une co-éducation des enfants à la manière africaine. « Chez nous – dit-elle – quand on fait un enfant, c'est un peu l'enfant de tout le monde ». Ici, les mamans ne peuvent souvent pas confier leurs enfants aux femmes de leur famille ou à des voisines et hésitent à faire confiance à des professionnelles qu'elles ne connaissent pas. La crèche du Bougainvillier sera la leur ; elles y auront toute leur place pour l'organisation, pourront échanger avec les professionnel.les de la santé, de l'éducation, etc.

En marge de l'accueil proprement dit des enfants, laissé aux bons soins de spécialistes de la petite enfance (éducatrices, puéricultrices, infirmières) les mamans pourront participer à des ateliers de couture et de cuisine. Il s'agira à la fois d'apprendre avec des professionnel.les de la couture comme de la cuisine, mais aussi de partager ses propres savoirs. « Il n'y a pas une éducation meilleure qu'une autre – estime Martine Beaujouan – on est là pour faire ensemble et que chacune puisse apprendre de l'autre ». Et les enfants grandiront dans un environnement multiculturel dont ils apprendront à déguster les « différentes saveurs » tandis que du côté des mamans « on libérera la parole ».

Mais, le premier souhait des mamans étant de confier leurs enfants pour pouvoir, elles-mêmes, travailler, un atelier d'insertion leur sera également proposé. « On les accompagnera si elles ont déjà un projet professionnel et si elles n'en ont pas, on le construira ensemble » explique Martine Beaujouan.

« Un point faible : trouver des sous ! »

Si la réalisation de la crèche prend du temps, nécessite l'apport de nombre de professionnel.les et surtout exige des locaux et des financements importants, Martine Beaujouan garde toute son énergie. Certes, elle ne pensait pas que l'affaire prendrait une telle ampleur au début de l'aventure quand elle a mis entre parenthèses ses propres activités. Aujourd'hui, elle ne se voit pas quitter le navire au moment de sa mise à flots.

« Je ne veux pas m'imposer – dit-elle – mais si le comité de pilotage veut bien de moi, je serai partante ». C'est toute son expérience de terrain, bâtie dans l'animation, qu'elle souhaite apporter aux différent.es professionnel.les qu'il faudra embaucher, huit personnes pour encadrer les 25 enfants accueilli.es plus le personnel administratif et trois intervenant.es pour les ateliers à destination des mamans.

Un gros budget, donc, qu'elle espère pouvoir boucler grâce au soutien de la ville, de la CAF et des promesses faites par le bailleur social du quartier. « L'expérience de terrain, c'est mon point fort – analyse Martine Beaujouan – mais mon point faible c'est comment trouver des sous ! » Elle n'est plus seule face à cette question. Un comité de pilotage s'est mis en place et en attendant de trouver le bon local, une expérimentation devrait pouvoir se faire à la rentrée dans les locaux de la Maison de Quartier de Villejean. Avec un objectif : l'ouverture de la crèche en 2022.

Geneviève ROY

Photo 2 : Marie-Pierre, habitante du quartier, a rejoint le comité de pilotage pour soutenir Martine Beaujouan


Pour aller plus loin : lire aussi l'article publié par Histoires Ordinaires en février 2020