
C'est presque par hasard qu'il prend connaissance de la mobilisation des employé.e.s du Mammouth Alma en 1975.
Mais aussitôt, Hugo Melchior cherche à en savoir plus et notamment à rencontrer des acteur.ices de cet épisode des luttes sociales rennaises. Pour le chercheur spécialiste de l'histoire politique contemporaine, ce sont deux ans d'enquête qui commencent.
Elles s'achèvent aujourd’hui par la publication d'un ouvrage, les Caddies de la colère aux éditions Goater.
La grève des caissières du Mammouth fait date à Rennes. Dans ce centre commercial, « une institution » selon Hugo Melchior, l'hypermarché qui ferme ses portes durant trois semaines, ça ne peut pas passer inaperçu. Et cinquante ans plus tard, on s'en souvient. Des actrices de cet épisode ont eu l'occasion de raconter leur mobilisation contre les méthodes de management du directeur de l'époque. L'association Histoire du Féminisme à Rennes a réalisé pour le cinquantième anniversaire, à l'automne dernier, un documentaire où quelques caissières grévistes témoignent.
Au-delà du simple récit d'une grève
Le travail qu'Hugo Melchior achève ce printemps propose une analyse plus large d'une grève devenue emblématique. Son approche « socio-historique » permet à la fois de diversifier les points de vue et d'élargir le mouvement à un contexte plus global. L'historien a certes rencontré les actrices et les acteurs de la grève - les caissières et les délégués syndicaux – mais aussi celles qui n'avaient pas arrêté le travail, celles et ceux qui ont mené d'autres grèves dans d'autres magasins notamment à Mérignac ou Saint-Brieuc, et bien sûr les militants syndicaux d'aujourd'hui.
D'une façon plus originale, c'est aussi à la figure du directeur que s'attachent les recherches d'Hugo Melchior. Celui par qui tout est arrivé. Ce jeune loup du patronat des années 1970, formaté selon les nouvelles méthodes de management venues des Etats-Unis, dès son arrivée à Rennes ne fait pas l'unanimité. Et c'est d'abord contre lui que se fédèrent les employé.e.s du Mammouth.
Une partie du travail de l'historien se fait à partir des écrits du directeur : avertissements envoyés aux employé.e.s, courrier de présentation lors de son entrée en fonction ou encore lettre adressée deux jours avant la grève et dans laquelle il l'assure, il ne lâchera rien.
Une vision éminemment politique, donc, qui va au-delà du simple récit d'une grève. « Cette parole patronale – explique Hugo Melchior – a été une des raisons qui m'ont amené à vouloir travailler sur cette grève ! » Un travail qu'il a souhaité le « plus exhaustif possible » avec de nombreux entretiens, la lecture des archives de l'Inspection du Travail et de la presse de l'époque, des archives de la CFDT mais aussi des notes prises dans son petit calepin par une militante gréviste.
La volonté selon le chercheur « d'ausculter au plus près les affects et le vécu de chacun.e » et pour filer la métaphore médicale, l'envie dit-il de « faire l'anatomie » de cette grève. Il n'oublie pas les non grévistes, trop souvent absents, selon lui, des travaux sur les mouvements sociaux.
Une grève à « hégémonie féminine » et « émancipatrice »
Si elle met en exergue les conditions de travail et notamment les méthodes managériales de l'époque, la grève du Mammouth de 1975 a aussi la particularité d'être non pas une grève de femmes, des hommes étaient aussi présents, mais une grève qualifiée par Hugo Melchior de « grève à hégémonie féminine ». Parmi les quelque 290 salarié.e.s du magasin, 70 à 75% sont des femmes et les lignes de caisse sont 100% féminines. A une époque où plus encore qu'aujourd'hui, les postes à responsabilité sont occupés par des hommes, c'est le seul endroit où les cheffes aussi sont des femmes, d'anciennes caissières.
Cette non mixité du travail de caisse entraîne des particularités déjà connues que bien sûr le livre d'Hugo Melchior analyse également. En ce milieu des années soixante-dix, les femmes sont pour la plupart contraintes par des obligations maritales et parentales. Certaines notamment n'ont pas pu faire grève ou pas pu poursuivre le mouvement comme elles l'auraient voulu parce que leurs maris ou leurs pères s'y opposaient. Il faut rappeler qu'elles étaient jeunes mais pourtant déjà pour certaines mères de famille. Des femmes peu habituées aux luttes sociales qui ont pu par cette expérience acquérir des connaissances, apprendre à s'exprimer en public parfois, découvrir le syndicalisme.
Hugo Melchior insiste, « elles avaient alors le temps de socialiser leurs problèmes privés ». Dans ce « temps ordinaire suspendu » elles ont pu vivre une expérience collective. « Bien sûr que c'est dur de faire grève, on perd de l'argent, on risque la répression – estime encore l'historien – mais il y a aussi une dimension extrêmement jubilatoire et émancipatrice ! »
Une inspiration pour le syndicalisme d'aujourd'hui
Les Caddies de la colère, c'est aussi l'occasion pour Hugo Melchior de regarder le présent. « Cinquante ans après – dit-il – cette grève peut encore être source d'inspiration pour le syndicalisme aujourd'hui ». Et si les médias s'en font peu l'écho, des mouvements sociaux existent encore régulièrement dans une grande distribution où se vivent toujours des conditions de travail difficiles et un manque évident de reconnaissance. Des mouvements limités et peu visibles du grand public.
« Ce n'est pas seulement une question d'argent – analyse-t-il – dans les années 70 non plus les gens n'avaient pas de gros salaires pourtant certains faisaient grève pendant des semaines et des semaines. » Si les mobilisations sont désormais plus difficiles, il y voit la peur des conséquences. « Ce que les gens craignent avant tout, c'est – dit-il – la répression ».
La grève de 1975, pourtant minoritaire, qui ne concernait finalement qu'une soixantaine de salarié.e.s, a su être populaire avec le soutien d'autres travailleur.euses, d'étudiant.e.s et même du maire de Rennes de l'époque, Edmond Hervé, venu passer une nuit dans son sac de couchage avec les grévistes.
Un exemple qui ravit Hugo Melchior, historien mais aussi militant politique, qui salue la façon dont les grévistes d'alors ont su sensibiliser à leur cause et principalement, les premiers et premières concerné.e.s, les client.e.s. ; « la classe ouvrière qui s'adresse à la classe ouvrière » et qui dit vous n'êtes pas que des consommateurs et nous ne sommes pas que des travailleurs !.
A la fin de son ouvrage, il a donné la parole à Benjamin, militant Lutte Ouvrière et délégué syndical CGT dans la grande distribution, par souci de « raccrocher avec le temps présent ». Quelques semaines avant la parution de son livre, Hugo Melchior lisait dans la presse un article sur les revendications des employé.e.s du Carrefour Alma relatives à leurs conditions de travail et au management subi. « Cette grève n'est pas datée » soupire-t-il.
Geneviève ROY
Photo 2 : une des cinquante photos du livre qui propose une riche iconographie de l'époque
Pour aller plus loin : Les Caddies de la colère de Hugo Melchior, éditions Goater – sortie en librairie le 17 avril et en prévente pour les plus pressé.e.s !
A retrouver au festival Rue des Livres les 14 et 15 mars à Rennes



