Qui aurait cru qu'elles monteraient un jour sur scène ? Celles que Anne Lecourt avait baptisées les « Discrètes » prennent peu à peu leur envol pour un public toujours plus nombreux.

Le livre de témoignages/portraits consacré à ces femmes invisibles et à leur vie ordinaire au creux de la Bretagne des années 50/60, devient spectacle « multidimensionnel » porté par la compagnie de théâtre Quidam.

Quelques jours avant la première représentation, en fin de répétition, la troupe s'est laissée aller, elle aussi, à quelques confidences.

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Elles s'appellent Albertine, Paule ou Janet. L'une d'elles est aujourd'hui décédée, une autre réside dans un établissement pour « personnes désorientées », la troisième a récemment assisté, émue, aux répétitions du spectacle où une comédienne tient son rôle. Avec leurs vrais prénoms, ou parfois des faux afin de préserver un certain anonymat, ces trois Bretonnes avaient accepté voilà quelques années d'échanger, dans l'intimité de leur foyer, avec l'écrivaine Anne Lecourt. De ces confidences, et de quelques autres de femmes de la même génération, était né un livre « Les Discrètes » publié en 2017.

 

« C'est intemporel, ça parle de nos racines.

On se reconnaît dans ces espoirs féminins »

 

« C'est extrêmement réjouissant et en même temps émouvant » confie Anne Lecourt, enthousiasmée par le projet de Loïc Choneau et de sa compagnie de théâtre Quidam. « C'est une histoire - dit-elle encore – qui n'arrête pas de se raconter autrement, qui vit sa vie ! Pour moi, c'est un vrai cadeau parce que ce n'était pas du tout prévisible ! »

Sur scène, Albertine, Paule et Janet ont donc désormais les traits de trois comédiennes : Hélène Biard, Chantal Kernéïs et Rachel Jouvet. Mais les mots sont bien à elles. Le metteur en scène, Loïc Choneau, s'est amusé à imaginer en 1966, une rencontre entre ces trois femmes, choisies dans le livre pour représenter « trois ambiances différentes : le monde rural, l'usine et le monde ouvrier, et le voyage, l'aventure ». Une composition que ne renie pas l'autrice qui voit dans cette « proposition d'adaptation très libre » un « autre regard posé sur l'histoire ».

discretesCar au-delà des témoignages personnels, c'est bien d'histoire qu'il faut parler, une histoire commune dans laquelle chaque femme d'aujourd'hui peut se reconnaître ou pour les plus jeunes reconnaître sa mère ou sa grand-mère. « C'est intemporel – détaille Rachel Jouvet l'une des comédiennes – ça parle de nos racines, on se reconnaît dans ces espoirs féminins, ces envies d'avancer de ces trois femmes aux destins différents mais tellement riches dans leur simplicité et en même temps totalement actrices de ce qui se passe dans la société. On est toutes, dans notre construction de femme, allées regarder comment avaient vécu nos mères ou nos grands-mères, pour comprendre aussi ce que nous vivons ».

Un avis partagé par Anne Lecourt qui ajoute : « on est, en tant que femmes, éternellement ou pour un certain temps encore, confrontées aux mêmes questions ». Ces questions évoquées par les Discrètes : le mariage, les enfants, la contraception, le plaisir, le rapport au corps, l'indépendance financière...

« Il y a trois destins – dit encore Anne Lecourt – mais il y a quelque chose d'universel dans cette condition féminine. C'est intéressant de montrer comment en étant très différentes, ces trois femmes subissent, d'une façon ou d'une autre, la loi de leur époque ». Chantal Kernéïs, de son côté, se réjouit de leur « envie de bouger les lignes, même à petite échelle ».

 

«  J'ai été troublée quand je les ai vues la première fois ;

physiquement, elles ressemblaient aux femmes que j'avais rencontrées ».

 

Pour les trois comédiennes, le choix du personnage a été évident. Loïc Choneau est conscient qu'il leur demande « autre chose que de jouer un personnage fictif » et elles abondent, estimant qu'on « ne fait pas n'importe quoi avec ces personnages » qui finalement sont avant tout des personnes. Les trois artistes n'ont pas eu « à se battre » apprend-on, chacune d'elle ayant trouvé en Albertine, Paule ou Janet « quelque chose qui faisait écho » à sa propre vie. Et une fois encore, Anne Lecourt approuve ; «  j'ai été troublée quand je les ai vues la première fois – se souvient-elle – physiquement, elles ressemblaient aux femmes que j'avais rencontrées ».

discreteafficheSi l'autrice a connu des vieilles dames, ce sont bien les jeunes femmes des années 60, celles qui avaient alors 30/35 ans, que les trois comédiennes incarnent sur scène. Anne Lecourt est aussi présente ; « je n'ai pas de rôle et en même temps, je tiens mon rôle, un peu en marge » dit celle qui a su faire éclore toutes ces paroles. Sur scène, elle est là pour expliquer sa démarche et contextualiser les témoignages, sur fond de projection d'images parmi lesquelles chacune a joué à cacher sa propre mère ou grand-mère. Un spectacle qui se veut donc « multidimensionnel », proche parfois du « documentaire », porté par des pauses musicales assurées par deux jeunes musicien-nes, Charles Bertrand et Louan Le Breton.

Un peu timides, derrière leurs instruments, l'accordéon diatonique pour l'une et la guitare pour l'autre, ils reconnaissent que ce répertoire des années yéyé leur était plutôt inconnu. « Je ne jouais pas de Claude François avant » s'amuse Louan. Anne Lecourt, elle, y voit un « métissage intéressant » entre l'accordéon diatonique, « instrument traditionnel assez typiquement breton » et la guitare, plus moderne. Un clin d’œil aussi à ces années 50/60, « période charnière où on va basculer vers la modernité ».

De ces personnes rencontrées sur le ton de la confidence, Anne Lecourt et Loïc Choneau ont fait des personnages de théâtre. Ils en sont conscient, c'est « une grande responsabilité ». « On n'est pas dans une copie conforme, bien sûr – analyse l'autrice – les comédiennes avec leur interprétation apportent quelque chose en plus ». Ce qu'elle défend surtout c'est le respect des paroles de ses Discrètes, de la réalité de leurs vies, et son « souhait de ne pas trahir ce qu'elles sont ».

Geneviève ROY

Photos : Daniel Le Dantec

La première du spectacle a eu lieu le 18 juillet à Saint-Malo. Pour voir les Discrètes sur scène, prochains rendez-vous : le 17 septembre à L'Avant-Scène de Montfort-sur-Meu, le 9 octobre à Rennes à la Maison de Quartier de Villejean et le 25 novembre à la salle polyvalente de Bréal-sous-Montfort. En attendant d'autres dates à venir. Suivre l'actualité de la compagnie sur son site.

 

 

 

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Genres, transgenres et mauvais genres

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L'association MOTS POUR MOTS et votre webmagazine Breizh Femmes organisent cette année encore un concours d'écriture.

Pour cette  sixième édition c'est le thème "genres, transgenres et mauvais genres" qui a été retenu par le jury autour de l'autrice Anne Lecourt. 

Les textes d'un maximum de 15000 signes sont à envoyer  au plus tard le 8 novembre.

Ceux que le jury retiendra feront l'objet d'une publication web au printemps 2022 et des lectures publiques pourront également être organisées.

Pour en savoir plus : lire le règlement.