
C'était juste une petite soirée entre femmes. On a commencé par se souhaiter beaucoup de douceur et échanger quelques bonnes nouvelles. Un peu plus tard, on s'est distribué des gratitudes. Entre-temps on avait parlé fleurs, cuisine et endométriose. Rien que des sujets de femmes, donc !
Et puis, forcément, on ne peut pas s'en empêcher, on a aussi partagé quelques conseils de lectures, écouté un peu de musique et critiqué les hommes. Enfin, non, plutôt le patriarcat.
Le festival Visibles initié à Rennes par la remarquable Fanny Dufour est revenu pour sa cinquième édition. Un temps hors du temps pour se rappeler qu'être femme c'est différent et que pour que la société aille bien, les femmes, ça compte !
Rien que des femmes... ou presque. Sur les six cents personnes présentes ce soir du 5 mars dans la grande salle du Triangle à Rennes, quelques hommes s'étaient glissés. Mais sur scène, il n'y avait que des femmes. Préparées, coachées, accompagnées par Fanny Dufour et sa structure de formation Les Nouvelles Oratrices, une dizaine de femmes de tous horizons sont venues témoigner de leur quotidien. Elles sont entrepreneuses, techniciennes, autrices, chercheuses, journalistes, cheffes...Elles sont toutes les femmes et comme l'a souligné Fanny Dufour « elles nous ressemblent et elles nous rassemblent ! »
« Nous sommes les récits que nous laissons entrer en nous »
« Si nous ne donnons la parole qu'aux mêmes profils, nous fabriquons un imaginaire amputé » écrit Fanny Dufour sur la plaquette distribuée à chaque spectatrice (le féminin l'emporte vraiment ce jour-là!) du festival Visibles. Depuis la première édition en 2022, son enthousiasme ne s'est pas altéré. Elle a toujours à cœur de mettre en lumière celles qu'on ne voit pas ou celles qui travaillent sur des sujets auxquels la société accorde peu d'importance. « Nous sommes les récits que nous laissons entrer en nous » écrit-elle encore.
Ce soir-là, les récits étaient portés par Claudie, Lila et Aude de la ressourcerie végétale nantaise La Brocante Verte, par Lauren Malka autrice du livre « Mangeuses », par Hassania EL Houadi et Stéphanie Hamon, respectivement agente de manœuvre à la SNCF et technicienne d'intervention chez Enedis, par Krystel Nyangoh Timoh professeure des universités et praticienne hospitalière, gynécologue obstétricienne au CHU de Rennes ou encore par Elise Thomas, cheffe nomade et fondatrice de la cuisine positive... sans oublier la comédienne Camille Giry, sorte d'exutoire de fin de soirée parce qu'il faut bien aussi en rire de ces inégalités et de cette invisibilité imposées aux femmes. Le tout dans l'ambiance musicale toute en douceur d'Ellie James, musicienne et interprète rennaise. Bref, tous les ingrédients d'une bonne soirée entre femmes.

« Etre visible, c'est être à sa place et vivre ce qu'on a à vivre »
On repartira pleines d'énergie et d'envie de célébrer la sororité. Fortes d'avoir appris que l'endométriose était enfin prise en compte et pas seulement parce qu'il faut réarmer la natalité mais surtout parce que depuis longtemps déjà des femmes souffrantes se battent pour qu'on les écoute.
Etonnées de ne pas avoir encore participé au Refugee Food Festival qui rassemble autour des cuisines du monde et pressées de lire l'étude sur le rapport complexe des femmes à la nourriture. Sachant, avec Krystel Nyangoh Timoh, qu'être « visible ce n'est pas être parfaite, c'est être alignée avec ses valeurs, ses choix et ses contradictions ; c'est être à sa place et vivre ce qu'on a à vivre. »
Ravies de découvrir les belles initiatives, les sourires contagieux et les fleurs recyclées harmonieusement disposées sur scène puis distribuées à chacune dans la cohue de la sortie.
Dehors il faisait sombre mais la nuit était douce et l'énergie circulait entre nous dans la rue, dans le métro et encore longtemps après... Merci à Visibles de rendre aux femmes le monde qu'elles contribuent à rendre plus beau. Comme l'a souligné Camille Giry dans son intervention : laissez-nous faire, on s'en charge !
Geneviève ROY
Pour aller plus loin et en attendant la mise en ligne des vidéos par Les Nouvelles Oratrices, quelques extraits de trois des interventions de ce soir-là :
Aude Couturier : un peu de terre et de patience pour reprendre racine !
« La Brocante Verte, née il y a cinq ans à Nantes, est une ressourcerie végétale et une structure d'insertion sociale et professionnelle. Nous collectons des plantes et des fleurs vouées à être jetées : défleuries, invendues, oubliées. Et nous les soignons, nous les entretenons, afin de leur donner une seconde vie. Et nous faisons la même chose avec les personnes en leur offrant toutes les bonnes conditions pour qu'elles puissent reprendre racines. Avec leurs fragilités et surtout toutes leurs potentialités. A leur rythme ; au rythme du vivant. Reprendre le chemin du travail en douceur avec six heures d'activité par semaine pour commencer, un programme qui augmente à mesure que les personnes se sentent bien. On ne peut pas pousser une plante à pousser plus vite ; il faut de la patience, de la régularité et du soin. Dans une société qui va toujours plus vite, qui jette, qui consomme, nous avons choisi de faire exactement l'inverse : ralentir, réparer et transmettre. La Brocante Verte c'est plus de dix mille plantes et plus de trois tonnes de fleurs collectées chaque année et c'est également treize personnes que l'on accompagne dans le même temps. Derrière ces chiffres, il y a des prénoms, des histoires et des parcours. (…)Si j'avais un message à passer ce soir notamment aux femmes qui ont un projet engagé ou toutes celles qui en ont plein la tête des rêves ce serait de faire pousser vos projets même si le climat est quelquefois défavorable, même si le terrain semble difficile. Oser créer la Brocante Verte, c'était oser créer un projet qui associait des plantes et des personnes, en faire quelque chose de collectif et de profondément humain. Parfois, changer le monde, commence simplement par offrir une seconde chance, un peu de terre, pour que ainsi tout reprenne racines. »
Lauren Malka : des femmes qui cuisinent ou qui servent mais ne mangent pas !
(…) Dans ma famille, il y avait d'un côté les femmes qui s'agitaient en cuisine pour préparer la cuisine des hommes, et de l'autre les hommes assis confortablement sur le canapé en train de parler politique. (…) Et les femmes entre elles, se donnaient des conseils pour ne pas manger ou pour maigrir. (…) Le livre que j'ai écrit, « Mangeuses », est une enquête sur les femmes dans leur rapport à la nourriture, aujourd'hui et dans le passé. C'est un drôle de paradoxe, manger pour les femmes est très souvent un acte qui se fait en cachette. C'est teinté de culpabilité et le plaisir doit en permanence se justifier.(…) J'ai mené une enquête historique pour comprendre comment s'était fabriqué ce sentiment si fréquent de culpabilité dans le rapport des femmes à la nourriture. J'avais l'impression que ce n'était pas récent et que ça ne datait pas comme on le croit souvent des magazines féminins des années 70. Et bien, la représentation des femmes qui mangent perçues comme dangereuses remonte à l'Antiquité. (…) Dans les mythes, les femmes qui assument leur appétit deviennent toujours des monstres (…) J'ai découvert un débat entre théologiens destiné à savoir si la femme était plus vulnérable face au péché de gourmandise que l'homme. Pour la plupart des théologiens, évidemment, oui ! (…) C'est Thomas d'Aquin qui va trancher en écrivant que les femmes sont simplement plus idiotes que les hommes et que n'ayant pas accès autant qu'eux à la raison, elles n'ont pas la capacité de se réguler et sont insatiables, pulsionnelles (…) Quelle que soit l'époque, les femmes sont représentées en train de servir ou de cuisiner mais jamais en train de manger. Ou alors, si elles sont en train de manger c'est toujours soit pornographique, soit très érotique, soit très effrayant ! (…) »
Krystel Nyangoh Timoh : être médecin, enseignante, chercheuse, c'est aussi s'engager !
« Je travaille en médecine, en recherche, dans l'enseignement, et ce qui est valorisé c'est le contrôle, la performance et la maîtrise. Mais ce n'est pas ça mon moteur ! Mon moteur c'est l'humain et la relation aux autres. Avec les patientes ça se manifeste par les voir réellement quand elles arrivent, les écouter, pas les voir comme des dossiers mais comme des femmes qui viennent avec leurs histoires, leurs parcours, leurs attentes, avec des besoins. C'est accepter que toute la science et la connaissance qu'on a ne remplaceront jamais l'écoute. En recherche, ça veut dire faire de la recherche qui a du sens, savoir pourquoi on cherche, pas pour montrer qu'on est le plus brillant mais pour être utile (…) J'ai longtemps remarqué que si on attend d'être prêtes, on ne fait rien ! Finalement, la place c'est rare qu'on nous la donne ; il faut la prendre ! (…) Croire en des projets, croire en des idées qui nous paraissent extrêmement grandes, c'est si important ! (…) et là, c'est le moment où je vous parle du living lab santé des femmes de Rennes qui est le premier dispositif régional autour de la santé des femmes... Premier régional, mais aussi national, européen, du monde et probablement de l'univers ! Un living lab c'est un endroit où une patiente vient avec un problème ou avec des idées, un chercheur vient avec un nouveau traitement mais il n'a jamais vu de patientes, une start-up vient avec une solution mais elle ne sait pas si sa solution répond à un véritable problème, des médecins parlent de leurs problèmes quotidiens et même des politiques peuvent venir avec leur envie de nouvelles lois... et tout ce monde-là discute à part égale pour mettre en place une intelligence collective pour des projets à longs termes, efficaces, qui répondent à une thématique. (…) Aujourd'hui il n'est plus question d'être gynécologue obstétricienne, chercheuse, enseignante, sans clairement s'engager. Et s'engager en santé des femmes, c'est faire tomber toutes ces barrières fictives qui nous empêchent, c'est s'engager comme citoyenne, c'est être cohérente... même quand il y a conflit, même quand on ne fait pas l'unanimité, même quand on est jugée, critiquée... Je n'ai pas plus de courage que vous mais je sais où je peux en prendre... C'est près de mes plus belles enseignantes : mes patientes (…) qui m'offrent leurs histoires et leurs parcours de vie, me racontent leurs hauts, leurs bas, leurs dix ans d'errance diagnostic, leur quinze praticiens, leur non reconnaissance de symptômes, leur minimisation, leur invisibilisation, leur traumatisme psychologique, leur situation précaire... Elles viennent en consultation et à chaque nouveau praticien qu'elles voient, elles ont confiance, elles ont espoir. Espoir qu'on les écoutera, qu'on les prendra en charge correctement mais qu'on leur fera justice aussi. Quand on voit cette persévérance, ça donne énormément de courage pour se battre avec elles ! Aujourd'hui, on est le 5 mars et c'est la semaine de sensibilisation à l'endométriose. Cette semaine n'existerait pas sans les patientes et notamment sans EndoFrance qui depuis les années 90 se bat pour qu'on parle de l'endométriose ! »
Propos recueillis par Geneviève ROY
Photos ©Les Nouvelles Oratrices
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