kurdes1Tifenn Siret débute son intervention en langue bretonne tandis qu'à ses côtés les invitées de l'association kurde Kassed et leur interprète sont vêtues de somptueuses robes traditionnelles colorées, rehaussées de paillettes.

Le ton est donné, on va parler défense culturelle.

A l'invitation des Amitiés Kurdes de Bretagne en partenariat avec Zin 35, c'est le matrimoine que l'on souhaite en ce mois de mars mettre à l'honneur et principalement la place des femmes dans la préservation et la transmission de cultures minoritaires.

Dans toutes les sociétés, les femmes ont toujours eu un rôle primordial dans la transmission culturelle. En Bretagne, leur place a été tellement valorisée que l'on croit encore parfois que la région a pu jouir d'un système matriarcal. Il n'en est rien, rappelle Tifenn Siret, porte-parole de l'UDB (Union Démocratique Bretonne) et co-autrice d'un ouvrage collectif sur la place des femmes en Bretagne. Pour elle « la Bretagne a toujours été une société patriarcale dans laquelle les femmes sont très visibles dans le travail et la gestion du quotidien ».

Dans une région maritime où les hommes sont souvent absents, les femmes ont depuis longtemps été obligées d'assurer l'intendance et de prendre des décisions pour le foyer. « Dans les campagnes – rappelle Tifenn Siret - elles travaillaient aux champs, avec le bétail, sur les marchés, à la transformation des produits agricoles et sur les littoraux, à la pêche à pied, à la collecte des algues, la réparation des filets ou encore à la transformation et la vente du poisson. Tout cela a contribué à donner une image de femmes actives et autonomes mais leur représentation politique et leurs droits n'étaient pas acquis pour autant! »

Point de matriarcat, donc. Mais des femmes très présentes dans la société et qui participaient pleinement à la vie économique. Dans "Kezeg an heol", l'ouvrage co-écrit par une vingtaine d'autrices d'horizons divers - militantes, universitaires, artistes, élues - c'est bien de « femmes effacées et de féminismes occultés » qu'il est question. Et Tifenn Siret retrace brièvement cette histoire « d'un activisme joyeux » des femmes bretonnes ponctuée de grèves, de revendications, d'actions associatives et collectives, etc. ; « un point de vue féminin contemporain » veut-elle défendre.

Des femmes engagées quand les intellectuel.le.s sont réduits au silence

Face à l'autorité de l'état turc, ce sont aussi des femmes fortes qui se sont levées pour défendre la culture kurde et empêcher l'assimilation de tout un peuple. Pour les représentantes de l'association Kassed, par ailleurs toutes membres du Mouvement des Femmes Libres, l'une des plus grandes violences subies est celle de l'interdiction de la culture.

kurdes2Avant les partis politiques, ce sont les femmes qui se sont massivement chargées de cette question. Dans cette région du nord du Kurdistan, l'état turc avant même l'interdiction de la langue, avait dès l'arrivée de la République en 1923 interdit les vêtements traditionnels. L'apparence des invitées de la table ronde ce soir-là à Rennes dit combien les résistances ont été fortes et le sont encore.

« Ce sont les mères kurdes – nous explique-t-on - qui ont contribué à préserver la culture. Elles s'habillaient avec des vêtements traditionnels, parlaient leur propre langue, chantaient pour les enfants et racontaient des histoires ». Une culture préservée puis transmise par les femmes alors que pendant quarante ans les intellectuel.le.s, qui avaient auparavant publié nombre d'écrits, étaient forcés à l'exil et empêchés de s'exprimer.

Le Kurdistan du nord, en Turquie, est rappellent les membres de Kassed « toujours un pays colonisé ». Et c'est toujours par le biais d'associations que peut être promue et protégée la culture kurde. A l'exemple de celle que représentent ces femmes qui se réjouissent des avancées de ces vingt dernières années. Des écrits féministes et notamment une revue centrée sur la jinéologie, cette « science de la femme » prônée par les théoriciens kurdes de l'égalité femmes/hommes, ont permis une véritable prise de conscience de l'importance des femmes dans une société.

« Les femmes kurdes connaissent la barrière de l'état central mais également celle du patriarcat et elles ont moins accès que les hommes à l'art ». Kassed s'emploie donc à leur permettre d'accéder aux arts mais surtout de les produire elles-mêmes. « On essaie – disent les conférencières – de soutenir les femmes et de leur ouvrir un champ de production culturelle, de leur donner le courage de pouvoir s'exprimer, de leur ouvrir une scène dans différents domaines artistiques. »

Geneviève ROY

Photos : "Défendre le matrimoine : du Kurdistan à la Bretagne" - conférence du 13 mars 2026 à la MIR organisée par les Amitiés Kurdes de Bretagne en partenariat avec Zin 35, l'association rennaise des femmes kurdes.