manif2019

A Rennes, le collectif de soutien aux personnes sans-papiers célèbre en ce début du mois d'avril 2022 ses vingt ans. Faut-il s'en réjouir ?

Né en 2002 à une époque où l'extrême-droite représentait moins de 20% des voix aux élections présidentielles, le collectif a choisi de « fêter » cet anniversaire à une heure où les programmes électoraux anti-migratoires n'ont jamais été aussi nombreux. L'objectif : « résister encore et affirmer la solidarité avec l'immigration ».

Avoir vingt ans, insiste le tract du collectif c'est dénoncer, débattre, expliquer, marcher, raconter, réagir... Et c'est d'abord parler. Comme le font chaque semaine les bénévoles du collectif et tou.te.s les exilé.es avec ou sans-papiers qui les rejoignent.

Comme le fait depuis deux ans et demi le groupe femmes qui a aussi voulu partager son expérience.

 

C'est à l'occasion d'une réunion ouverte et sous la condition de l'anonymat que les membres du groupe femmes du collectif ont souhaité, avec Marie et Charlotte leurs accompagnatrices, dire pourquoi elles se rendent disponibles régulièrement pour ces rencontres en non mixité. « Quand on fait des réunions avec des hommes, souvent on n'arrive pas à parler et là on arrive à sortir ce qu'on a sur le cœur » témoigne l'une d'elles.

 

« Les violences qu'on a subies en Afrique

nous suivent jusqu'en France »

 

L'histoire commence à l'automne 2019 lorsque le mouvement Nous Toutes lance un appel à se mobiliser pour la journée internationale contre les violences faites aux femmes du 25 novembre. Marie, qui est en lien à la fois avec l'antenne Nous Toutes 35 et avec des femmes sans papiers, propose à ces dernières de participer à la manifestation rennaise. « Dans un parcours de migration, les femmes sont amenées à vivre des violences comme les hommes mais aussi des violences spécifiques aux femmes » explique Marie qui regrette par ailleurs que « dans les luttes féministes, les femmes migrantes et les femmes sans-papiers sont souvent invisibilisées ».

Lors des réunions de préparation à la mobilisation, en ce mois de novembre 2019, ce sont parfois vingt voire trente femmes de toutes nationalités qui viennent parler des violences qu'elles ont subies. Ce que les animatrices du groupe entendent c'est que souvent elles ont fuit des violences dans leurs pays d'origine pour se retrouver confrontées, à travers leur parcours de migration, à des « choses très violentes et traumatisantes ». Elles espèrent trouver en Europe un refuge, une protection mais ce n'est pas toujours le cas.

Le jour de la manifestation, le 23 novembre, elles prennent la tête du cortège et certaines acceptent même de témoigner au micro. Aujourd'hui, Charlotte et Marie considèrent le tract de cette mobilisation comme « le tract fondateur » de leur groupe. Car l'action passée, les femmes souhaitent poursuivre leurs rencontres entre elles. « Aux réunions du collectif, on parle des démarches pour obtenir les papiers, mais entre femmes, on parle de tout ! » défendent-elles aujourd'hui.

De tout, mais surtout des violences qui marquent tellement leurs vies ! « Quand on quitte l'Afrique, on croit qu'en France on va vivre une vie meilleure » soupire une des femmes présentes et une autre poursuit : « les violences qu'on a subies là-bas nous suivent jusqu'ici ».

 

« Quand une autre parle

ça me donne du courage

pour parler aussi »

 

Arrivées sur le territoire français, ces femmes se heurtent effectivement à de nouvelles situations violentes : le racisme dont elles sont victimes dans les rues ou les transports en commun, la difficulté à remplir les demandes d'asile et le temps qu'il faut pour les différentes démarches, mais aussi les problèmes de logement. « Quand on cherche à se loger, il y a des hommes, nos frères d'Afrique parfois, qui nous offrent une maison mais en échange on doit leur donner notre corps » sont-elle plusieurs à raconter.

collectif2Et lorsqu'elles obtiennent des logements il faut souvent changer, déménager régulièrement, retrouver ses repères. La plupart d'entre elles sont accompagnées d'enfants qui doivent eux aussi être rassurés. « Etre migrant et demander l'asile, c'est pas facile » dit cette mère de trois enfants qui précise : « ils sont fatigués de tout le temps changer d'école ; on n'est jamais tranquilles ! »

C'est pour partager tout ça que régulièrement ces femmes malgré les contraintes de leur vie quotidienne font le choix de se retrouver à la MIR. « Quand une autre parle ça me donne du courage pour parler aussi parce que c'est nous, les femmes, qui subissons toujours tout et ce groupe nous aide beaucoup » dit l'une d'elles. Tandis qu'une autre explique « ici, on peut dire des choses qu'on ne peut pas dire à tout le monde parce qu'on a honte » et qu'une troisième, plus âgée, détaille : « en tant que femmes, il faut se battre parce que les violences ne vont jamais quitter le monde. Pour obtenir des papiers tu dois marcher, marcher jusqu'à être fatiguée, subir des humiliations... Il faut continuer. Ensemble, on va se soutenir, on va parler et on ira de l'avant ! »

Une jeune fille, française de Mayotte, ne dit pas autre chose, remerciant le groupe de lui donner de l'énergie. « Parler c'est dénoncer – dit-elle – et dénoncer c'est dire : non, je n'accepte pas ! La pluie d'aujourd'hui n'arrêtera pas le soleil de demain. La violence ne va pas s'arrêter du jour au lendemain, mais rester silencieuses ne va pas nous aider à avancer, ça peut même nous détruire. J'admire toutes ces femmes qui prennent la parole parce que c'est difficile de mettre des mots sur tout ce qu'on ressent. »

 

« Il se dit des choses très intimes,

mais ça reste un groupe de lutte »

 

« On n'est pas toujours d'accord, parfois on pleure, parfois on rit – raconte de son côté Charlotte – On parle fort quelquefois mais on ne crie jamais et surtout ce qui compte c'est comment on transforme tout ce qui est dit, comment en tant que femmes on se retrouve dans certains mots, certains regards et comment on s'en empare ensemble. » Car, les animatrices du groupe y tiennent beaucoup, il ne s'agit pas uniquement de parler.

« Ce ne sont pas seulement des femmes qui viennent discuter – disent Marie et Charlotte – même si parler ça fait du bien. Il se dit des choses très intimes mais ça reste un groupe de lutte. Ce sont des femmes qui se mobilisent, qui vont distribuer des tracts dans la rue, qui montent des actions et ça leur demande beaucoup d'énergie et de courage ! » Avec le groupe femmes, elles trouvent la sororité mais aussi la confiance en elles.

collectif3Un responsable du collectif de soutien aux sans-papiers s'interroge après avoir entendu tous ces témoignages. La création d'un groupe non mixte a semble-t-il fait débat au début. Etait-ce vraiment utile ? En écoutant toutes ces femmes, la réponse semble tellement évidente qu'il se demande désormais si un groupe non mixte pour libérer la parole des hommes ne serait pas aussi utile.

L'éclat de rire des femmes présentes laisse entendre que les hommes, eux, ont déjà bien assez d'endroits où s'exprimer. Et pourtant, s'ils avaient eux aussi de sombres histoires à se partager, de celles qu'on hésite à dire « à tout le monde »... Avoir 20 ans en 2022, pour le collectif rennais, c'est parler, raconter, dénoncer... c'est surtout savoir trouver les mots à dire mais aussi ceux à entendre pour pouvoir ensemble « crier : vive l'immigration ! » en se donnant les moyens de sa réussite.

Geneviève ROY

Photos: 1 – manifestation Nous Toutes 35 du 23 novembre 2019 ; 2 et 3 – banderoles pour la mobilisation des 20 ans du collectif

 

 

___________________________________________________________________________________

Contribution

DSCN8131Emily Busby est une jeune Américaine de l'école SYA de Rennes.

Pour sa fin de scolarité elle devait rendre un travail en français et a choisi de rencontrer des femmes créatrices d'entreprises.

Breizh Femmes a accepté de publier son article.


Retrouver Les femmes extraordinaires d'Emily : ici !